Teruel : la beauté préservée de l’architecture mudéjare

J'ai arpenté pendant quelques heures les rues de Teruel, une petite ville à l'histoire riche.

Cathédrale de Teruel, style mudéjar

Pourquoi passer quelques jours à Teruel ? La petite ville d’Aragon est la preuve que l’influence des Musulmans sur l’art dans la péninsule ibérique a perduré après la Reconquête.

Voici comment j’ai passé ces quelques heures à Teruel, point de départ et d’arrivée de mon périple à vélo sur l’itinéraire des Montañas Vacías.


Balade à vélo à Teruel

J’arrive en bus en fin de matinée. Après avoir monté la roue avant de mon vélo, divisé en 2 dans la soute du véhicule, je me mets en route vers le centre-ville. La rue monte et rejoint dans le virage un réseau de rues plus étroites. Je dois poser le pied à terre pour franchir plusieurs escaliers qui descendent. Ils mènent à une grande place.

Celle-ci compte de nombreux commerces de bouche. Une fontaine ornée d’une colonne surmontée d’une tête de taureau apparaît. C’est la plaza del Torico. Des touristes se prennent en photo devant les façades couleur saumon ou jeune pâle qui arborent de beaux balcons. L’apparence de ces derniers me confirme que je suis bien en Espagne. Un immeuble se distingue par sa couleur bleue et son architecture moderniste. L’inscription « 1912 » est visible tout en haut de la façade.

Je continue en poussant mon vélo dans une rue bordée de colonnades abritant des bars et restaurants. Après avoir traversé plusieurs fois la place à la recherche d’un établissement qui pourrait m’accueillir pour déjeuner, je porte mon choix sur un grand bar-restaurant dont l’ardoise affiche la mention “Jamon de Teruel DOP”. Lorena, la copine de Pepe, chez qui j’ai logé à Valence hier, m’a dit que les jambons de Teruel sont réputés.

Je suis végétarien mais prêt à faire des écarts ponctuels à mon régime pour découvrir des spécialités locales. L’appellation d’origine contrôlée du jambon est une bonne raison. Je commande 3 bocadillos. La serveuse est froide, voire désagréable. Elle semble surprise de ma commande et me demande si certains des sandwichs sont à emporter.

Je choisis un bocadillo au jambon de Teruel DOP, un au jambon et à l’omelette et un à la saucisse et aux poivrons. Quand je vois les 3 énormes demi-baguettes arriver à ma table, je comprends pourquoi la serveuse était surprise.

Je me détends. Voir et manger cette délicieuse nourriture roborative me rend joyeux. Je me mets à l’ouvrage. Ces calories vont m’aider à parcourir les plus de 50 km qui m’attendent aujourd’hui. Je me force à tout engloutir.

C’est parti pour une visite de Teruel. Je remonte sur mon vélo et arpente les rues sans but, avec l’envie de me laisser surprendre. La cathédrale imposante apparaît. Je ne veux pas entrer dedans, ni dans un autre monument. D’une part, parce que je n’ai pas beaucoup de temps et d’autre part, parce que les admirer de l’extérieur me suffit.

Des azulejos aux motifs verts et géométriques, tels que des ronds et des losanges, ornent la cathédrale. Je remarque aussi les fenêtres aux formes similaires à celles de l’Alhambra de Grenade. Je les trouve magnifiques. Joyau de l’architecture arabo-andalouse et incarnation du génie humain, cet édifice de pierres blanches et ocres est bien conservé. Les motifs pris individuellement me paraissent banals mais en voyant l’ensemble du bâtiment, je le trouve fascinant.

Ensuite, je m’arrête devant la tour San Pedro, puis devant celle de San Salvador. Les hauts édifices de briques arborent eux aussi de beaux motifs géométriques. Les bâtisseurs de l’époque avaient le goût du beau et du détail.

Un style, 3 cultures

Les Mudéjars sont les Musulmans vivant dans les territoires Chrétiens après la Reconquista. Le royaume d’Aragon leur a permis de rester sur ses terres à partir du XIIe siècle et les ont expulsés au XVIIe siècle.

L’art mudéjar, qui se développe pendant cette période, est symbole de la coexistence pacifique des cultures chrétiennes, musulmane et juive. Chacune influence à sa manière les bâtiments construits dans ce style. Ces derniers arborent souvent des moulures en losange, appelées sebqa, ainsi que des étoiles et des flèches en céramique de couleur verte.

10 monuments de la communauté autonome sont inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO au titre de l’architecture mudéjare. 4 se trouvent à Teruel : les tours San Pedro, San Martin et San Salvador ainsi que la cathédrale.

Depuis le XVIIIe siècle, cette forme artistique a donné naissance au style néo-mudéjar, dont un représentant est l’escalier qui relie les parties basse et haute de Teruel.

Mes hôtes valenciens m’ont dit que la ville était construite sur deux étages et qu’il fallait parfois monter. En effet, je passe sous la tour San Salvador et me trouve devant une longue route qui descend en formant un grand virage. Je l’emprunte à toute allure. Un grand aqueduc enjambe la voie. Je remarque un piéton qui traverse le bel ouvrage de pierre.

Je m’arrête près d’un petit parc dans lequel jouent des enfants. De là, j’admire le majestueux escalier qui monte jusqu’à la partie haute de la ville. Je vois sur le panneau d’information une photographie d’époque en noir et blanc, datant du début du XXe siècle.

Je veux revenir en haut, dans le centre-ville, avant de partir. Il me faut pour cela pousser sur mes cuisses dans la montée. En plein après-midi, sous un soleil d’avril intense, je dois prendre le temps pour franchir le virage car mon ventre est plein.

Escalier néo-mudéjar à Teruel

Les heures qui précèdent un long voyage à vélo sont particulières. J’ai envie de m’élancer sans attendre et en même temps, il serait dommage de ne pas profiter de cette ville qui est plus belle que je ne l’avais imaginé. Terruel baigne dans une ambiance détendue. Sa taille humaine me plaît.

Une des principales attractions est le mausolée des amants de Teruel, dont Pepe et Lorena m’ont parlé. Je ne connais pas cette histoire et n’ai pas envie de le visiter.

À nouveau sur la place del Torico, je me glisse entre les touristes et pose la main sur une des têtes de taureau qui ornent l’imposante fontaine. Cette fois, je me mets en route. Il est 17h.

Plongée dans l’histoire de l’art mudéjar

Après 7 jours dans les montagnes, je termine la boucle de 580 km. La cité médiévale est couverte de nuages en ce début de matinée. La place del Torico est peu animée mais les cafés sont déjà ouverts. J’en choisis un qui a l’air moins fréquenté que les autres. Je suis ravi de me reposer.

J’ai passé une mauvaise nuit car la terrasse de la petite maison ne m’abritait pas du froid. De plus, l’endroit sentait mauvais. Je suis ravi d’être au chaud et de boire un café accompagné de churros, un deuxième petit-déjeuner après celui englouti au réveil, devant ma tente.

Les clients du café m’ont l’air d’être des habitants de Teruel. Certains lisent le journal. J’en vois un plié sur une table et le saisis. C’est le Diario de Teruel. Une photo en une montre une manifestation du 1er mai, qui a eu lieu hier. Je lis les actualités en espagnol avec intérêt.

La densité des personnes dans ce lieu me désoriente car j’ai vu peu de monde durant ma semaine de voyage à vélo. Le retour à l’agitation de la ville doit se faire petit à petit après le silence des grands espaces. Une fois mon portable chargé, je roule dans les rues encore peu animées. Il faut poser le pied à terre dans les nombreux escaliers.

Le mausolée des amants de Teruel réapparaît. Je n’ai toujours pas envie de visiter le bâtiment moderne qui accueille la dépouille des amants, car il doit y avoir peu à voir. Je trouve un endroit dans une rue calme, au pied du mur d’une église. C’est idéal pour se reposer. Je m’allonge par terre. Cependant, je veille à ne pas m’endormir, pour garder un oeil sur mon vélo et mes sacoches. Il me tarde que l’heure du déjeuner arrive.

Je repère sur Google Maps un endroit pour manger qui affiche une bonne note, le bar Amor Amor. Il n’est même pas encore 12:30. Ils vont être surpris de me voir à cette heure-ci. Quand j’entre dans ce petit restaurant du centre-ville, je ne vois qu’un seul client.

Le patron m’accueille chaleureusement. Il est de ces gens qui respirent la joie de faire un métier qui leur plaît. Son “bar gastro” à la décoration simple sert des tapas très travaillées. Je choisis des croquetas de bacalao et des oreilles de porc en sauce.

La nourriture me plaît et le lieu est agréable. Cependant, je suis écoeuré devant les oreilles de porc, en me disant que je mange une partie de la tête de l’animal.

Ensuite, je me rends à l’office de tourisme, situé au rez-de-chaussée de l’immeuble des amants de Teruel. Deux femmes travaillent à l’accueil.

– « Je veux découvrir l’art mudéjar. Où me conseillez-vous d’aller ?

– Le tour San Salvador est le meilleur endroit. C’est le centre d’interprétation de l’art mudéjar. Vous pouvez aussi admirer la tour San Pedro et la cathédrale. »

Je dis à la personne que j’ai parcouru les Montañas Vacías et que la région m’a plu. La sympathique employée me propose de laisser mon vélo à l’office de tourisme pendant que je vais visiter la tour San Salvador. Parfait !

Cet édifice, haut de 40 m, est le clocher de l’église du même nom. Il est simple et bien conservé. La tour construite au XIVe siècle a été reconstruite en 1677 à la suite d’un effondrement.

Il s’agit de deux tours imbriquées, entre lesquelles se trouvent des escaliers étroits. Je les gravis dans l’obscurité, jusqu’à une première salle où je découvre des pannneaux qui retracent l’histoire de la construction.

Les informations sur l’art mudéjar sont claires et intéressantes. Je trouve surprenant que les Chrétiens avaient fait appel au savoir-faire des Musulmans pour bâtir leur ville. J’apprends notamment que, d’après une légende, deux architectes musulmans, Abdalá et Omar, rivalisaient pour construire la tour la plus haute. Le vainqueur gagnerait la main d’une jeune femme. Le 2e finit en premier la tour San Martin mais, lorsqu’il découvrit qu’elle était penchée, se suicida. Abdalá termina la tour de San Salvador, qui était plus haute.

Il y a deux autres étages, chacun accueillant une salle de visite. Après les avoir explorées, j’atteins le sommet de la tour où se trouvent les cloches. Depuis les belles fenêtres typiques des édifices d’Al Andalous, j’admire une plaine et, au loin, des montagnes. J’ai du mal à identifier dans quelle direction j’ai pédalé pendant mon périple.

Ensuite, je continue à me balader à pied. Cela me fait du bien car j’ai passé 7 jours à pédaler sur mon vélo. Soudain, je découvre sur une grande place peu fréquentée, où se dresse la tour San Martin, qui est en biais. Là encore, le style mudéjar prévaut. Son ancienneté le rend encore plus attrayant à mes yeux. Peu de monuments à Bordeaux, la ville où je vis, sont aussi vieux que les édifices mudéjar visibles ici.

La tour San Pedro apparaît à nouveau par hasard, tout comme la tour de la cathédrale. Arpenter une ville à pied, sans but, est d’après moi le meilleur moyen de la visiter.

En attendant le départ de mon bus à minuit, je mange des tapas et bois du vin dans un bar pour profiter encore une fois de ce plaisir très espagnol. Assis au comptoir, je me dis en voyant mes voisins, un couple, que c’est un art de vivre. Lorsque l’ennui commence à se faire pénible et que j’estime avoir assez dépensé d’argent, je sors dans l’obscurité.

À nouveau sur mon vélo, je sillonne les rues du centre-ville en admirant les lieux illuminés. Rouler de nuit dans une ville inconnue me plaît. Je l’ai fait la première fois à Milan, à la suite de l’annulation de mon hôte sur Warmshowers. À Teruel aussi, l’éclairage met bien en valeur les édifices anciens. Le cadre est moins stressant et plus mystérieux qu’en journée, car il y a moins de gens dans la petite ville. De plus, à vélo, on parcourt de plus grandes distances qu’à pied.

J’arrive dans la gare de bus déserte. Teruel m’a surpris par sa beauté et sa quiétude.


Quelle ville d’Espagne vous a le plus surpris ? Avez-vous déjà vu des bâtiments de style mudéjar ? Qu’en avez-vous pensé ? Dites-le en commentaires !


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