
Je roule sur une belle piste cyclable bien balisée. Les voitures passent sur la voie qui leur est dédiée et les cyclistes attendent au feu rouge. Cela change de Bordeaux. Un pont apparaît. Il est réservé aux véhicules motorisés mais je m’y engage.
Me voilà de l’autre côté du Rhin. La piste cyclable traverse des zones vertes paisibles et passe devant des biergarten. Moi qui ai vécu 8 ans en Allemagne, je ressens une émotion particulière.
J’ai parcouru à vélo l’itinéraire touristique le plus célèbre d’Allemagne, la Route Romantique. Me replonger dans ce pays à la culture familière m’attirait. Le voyage représentait aussi un défi sportif, celui de parcourir 500 km, de Wurtzbourg à Füssen, puis 120 km dans les Alpes autrichiennes.
Ce voyage de cyclotourisme, au mois d’août, m’a plu à de nombreux égards. Il m’a notamment invité à réfléchir à la relation qu’entretiennent les Allemands et les Français. Voici comment.

L’arrivée en Franconie
Je pars tôt un matin en train de Bordeaux pour rejoindre le point de départ de mon itinéraire, Wurtzbourg, à la fin de la journée. Le premier de mes nombreux arrêts est la gare de bus bruyante, bondée et sale de Paris-Bercy. Contrairement au bus emprunté pour aller de Lyon à Turin l’année dernière, celui-ci est doté d’un porte-vélos à l’arrière, comme indiqué lors de la réservation.
Dès que le bus arrive à Strasbourg, avec 20 minutes de retard, je sors et fixe mes 2 sacoches de porte-bagages sur mon vélo, puis place mon tapis de sol entre elles. Au milieu des passagers qui entrent et de ceux qui sortent, je cherche l’itinéraire menant à Offenbourg, où mon trajet se poursuivra en train. Google Maps me dit que j’arriverai 10 minutes trop tard. Cependant, l’outil annonce en général des durées plus longues que ce dont j’ai besoin.
Je suis ravi de remonter en selle après ce trajet peu confortable mais le stress se fait sentir. Je force sur mes jambes et m’encourage de la voix à accélérer. Peu après avoir traversé la frontière, une digue sublime qui accueille une piste cyclable apparaît. J’ai une vue de choix sur les alentours, des champs et des forêts.
Soudain, en contrebas de la digue, je remarque un lapin immobile. Émerveillé mais déconcentré, je change de direction et quitte la piste, puis j’arrête ma course, en posant le pied pour ne pas dégringoler la pente.
La gare d’Offenbourg est en vue. Ravi et fier de moi d’avoir tenu mon pari, je prends place dans l’ICE en direction de Mannheim. À l’intérieur, un jeune homme parle français au téléphone. Lorsque je vais décrocher mon vélo avant de sortir, nous discutons. Il va faire du cyclotourisme avec son père en Italie et a quelques semaines de voyage devant lui. Le jeune homme me dit aussi qu’il a démissionné de son travail. Cette discussion me plaît car elle me plonge dans l’univers du cyclotourisme, fait de liberté, d’aventures et de mauvaises surprises.
Nous nous amusons du manque de ponctualité des trains allemands car le train a du retard. Assez pour me faire manquer ma correspondance à Mannheim. Sur le quai, un panneau affichant mon train indique que celui-ci a aussi du retard. Bonne surprise !
À Francfort, je monte dans un train régional qui m’emmène ensuite jusqu’à la destination de ma journée. À l’intérieur, il y a beaucoup d’étrangers. En voyant ces gens qui m’entourent, je me dis qu’une grande ville allemande comme Francfort est multiculturelle. À côté, il y a peu de diversité à Bordeaux.
J’arrive à Wurtzbourg à 22h30 fatigué par le trajet. Un couple contacté via la communauté cycliste Warmshowers il y a quelques jours m’accueille pour la nuit. Hanna et son mari Timo m’attendent devant leur immeuble.
« Surprenant que ton train soit à l’heure ! On ne sait jamais avec la Deutsche Bahn », me dit Hanna.
Je suis ravi d’échanger avec eux et de retrouver la solidarité de la communauté cycliste. À leur compteur, ils ont notamment un voyage de plusieurs semaines en Argentine. Timo a aussi fait Bordeaux-Marseille en 3 jours. Cette performance m’impressionne. Il faut se lever tôt demain car ils vont quitter l’appartement à 7h30 pour travailler. Je me mets au lit dans le canapé de leur chambre d’amis.
Pendant le petit-déjeuner, Hanna et Timo m’apprennent que la région de Würzbourg, la Franconie, est, contrairement au reste du Land de Bavière, une terre de vins et non de bière. Pour illustrer son propos, Timo sort d’un buffet une bouteille de forme ronde, typique d’ici. Elle me fait penser à un flacon de rhum. Le jeune homme souriant et chaleureux semble content de partager des choses sur la ville.
Les incontournables de Wurtzbourg
Wurtzbourg est la capitale de Basse-Franconie et son attraction principale est la Résidence des princes-évêques, construite à partir du XVIIIe siècle. Par ailleurs, il ne faut pas manquer la forteresse de Marienberg qui surplombe la ville et domine des vignes plantées sur le flanc de colline. On l’atteint en traversant un pont sur lequel la tradition veut qu’on boive du vin blanc en été. Enfin, un lieu insolite et historique à visiter est le Juliuspital, un ancien hospice et une propriété viticole. Le site accueille désormais un hôpital et une vinothèque.
Mes hôtes ajoutent qu’ils accueillent ce soir un couple de Français et leurs 2 enfants. Ils partent demain matin de mon objectif de la 1ʳᵉ étape, le village de Wertheim. Je les reconnaîtrai à leur vélo équipé d’un pédalier pour personnes en situation de handicap, qui permet de s’allonger. L’accueil et la gentillesse de mes hôtes me touchent.
Ces 1ers échanges en allemand me permettent de pratiquer une langue étrangère que je maîtrise mais que j’ai peu l’occasion de pratiquer. L’entretenir est un des objectifs de ce voyage.
Un pont, du vin et des cyclistes bavarois
Après avoir quitté l’appartement avec Timo, je débute la visite de Würzbourg par le Juliuspital. Il est doté d’un jardin paisible et d’un bâtiment qui sert de lieu de dégustation des vins produits sur le domaine Stern.
Ensuite, à 9h, je rentre dans la Résidence. À l’entrée, un grand panneau rappelle que le monument est inscrit au Patrimoine mondial de l’UNESCO. Je ne connais rien de ce lieu ni de sa fonction avant que Timo m’en parle car je n’ai pas préparé ma visite de Würzbourg.
La 1re pièce donne le ton : une immense salle d’entrée dans laquelle les voitures à chevaux pouvaient pénétrer, entre les colonnes. J’admire les statues qui gardent les lieux puis monte l’escalier monumental. Il n’y a presque personne. En levant les yeux, je découvre un plafond peint immense. Le luxe et la richesse des décorations sont impressionnants. Je lis les panneaux explicatifs en allemand ou la version anglaise. Cependant, je ne veux pas chercher à tout comprendre.
Une salle blanche ornée de lustres imposants m’accueille. Cet environnement me plaît, en particulier les ornements rococos. Les lieux me rappellent les châteaux de Potsdam. Cette impression est renforcée quand je visite les petites pièces qui s’alignent le long d’un couloir. Deux en particulier attirent mon attention : la « salle rouge » et une autre, à la décoration en argent. La 1re pour sa fantaisie et la 2e pour son élégance sobre.
Les pièces sont plus belles les unes que les autres. Surpris par tant de sculptures et d’ornements d’une telle richesse, je me dis que le génie humain est fascinant. Les princes-évêques de Würzbourg devaient avoir une ambition énorme.
Après avoir pénétré dans la salle du jardin, qui se distingue par ses larges colonnes finement décorées, je me dirige vers la sortie. En repassant par l’escalier, le plafond peint, qui était le plus grand du monde à l’époque, me captive par sa beauté et sa taille. Les figures humaines et animales symbolisent les 4 continents.

Dehors, dans les jardins bien entretenus de la Résidence, je suis content de faire une pause dans la verdure avec avoir fait marcher mon cerveau. Ensuite, je roule sans but dans des places et rues qui commencent à s’animer.
Les stands des commerçants sont installés sur la place du marché. Cette scène me rappelle les marchés que je fréquentais à Hambourg. Ils sont moins chaotiques et plus calmes qu’en France, ce qui manque de charme d’après moi.
Direction la forteresse où j’espère pouvoir déjeuner dans un biergarten. Je passe sur le pont qui enjambe le Main, dont Hanna m’a parlé. L’entrée des fortifications se dévoile à moi.
Un emplacement offre une belle vue sur les vignes et la ville. Sur la voie en asphalte qui traverse le vignoble, je vois un jogger monter. Derrière, le Main s’écoule et les grands édifices se dressent. De là, il est facile de distinguer les monuments admirés de près ce matin. La beauté de Würzbourg me surprend.
Je redescends vers le centre-ville car le biergarten n’est pas ouvert. Dans une boulangerie en débouché du pont, je commande un snack et un verre de vin blanc, un Silvaner. Boire du vin sur le pont m’attire car c’est une expérience authentique.
Les gens, nombreux sur l’ouvrage, sont de bonne humeur et certains boivent du vin. À côté de moi, un groupe de cyclistes d’une cinquantaine d’années se détend. Ils doivent être suisses car j’ai du mal à les comprendre.
– « Où allez-vous ?
– Pas très loin. Nous sommes de Munich et restons dans la région.
– Je vais parcourir la Route Romantique et continuerai jusqu’à Sankt Anton am Arlberg, en Autriche.
– C’est très beau là-bas, surtout la vue sur les montagnes. Nous avons des vélos électriques pour la plupart. »
Ils me posent beaucoup de questions et certains font des blagues. Cette convivialité autour d’un verre est une des choses qui me plaisent dans la culture allemande.
Une des femmes me dit : « J’ai fait du vélo en Normandie et j’ai eu de très bons contacts avec les Français. Quand j’étais enfant, il y avait de l’animosité entre les Français et les Allemands, à cause de l’Histoire, mais c’est du passé ».
Que ce sujet de discussion apparaisse dans une discussion légère est une surprise. C’est le signe que c’est important pour cette femme.

Un peu éméché et rempli par cet échange chaleureux, je me mets en route. De nombreux panneaux balisent l’itinéraire. Soudain, la pluie se met à tomber. Je me mets à l’abri sous le porche d’une maison qui accueille les pompiers volontaires de la localité. Sous l’effet du vin et de la fatigue, je m’endors.
Au réveil, la pluie a cessé. La route, une piste cyclable asphaltée, traverse de beaux champs de blé. J’entends le bruit des voitures en fond, un son peu agréable.
Soudain, deux vélos me croisent. Je relève la tête et pense : « Ce sont les Français qui vont dormir ce soir chez mes hôtes ».
« Bonjour, je crois que vous allez dormir chez les gens qui m’ont accueilli hier soir. »
La femme s’arrête, alors que l’homme, sur le vélo à double pédalier, continue. L’engin doit être difficile à arrêter. Nous échangeons sur nos périples respectifs. Elle me dit qu’ils font un voyage d’un an, ans but précis. Ils iront peut-être en Italie et en Grèce par la suite. La femme craint de faire du bivouac en Allemagne car on lui a dit que les habitants appelaient la police, s’ils voient une tente sur leur propriété. On verra bien.
En fin d’après-midi, j’atteins Wertheim, un village arrosé par le Main. Son centre historique rappelle le Moyen Âge, avec ses rues pavées, ses églises et son sublime château qui trône dans la verdure, au-dessus du centre de la commune.
À la sortie de la ville, un sentier quitte la route et monte à travers un champ de blé. Un endroit idéal, abrité par un arbre, dispose d’un sol plat. Seul bémol : les bruits de la route pour voitures se font entendre.
J’installe ma tente puis m’assieds sur le banc que borde de la piste pour cyclistes et piétons. Une poubelle se trouve là. Parfait ! Après le pique-nique, au soleil couchant, je vais m’allonger dans ma tente, invisible depuis la piste, pour lire avant de dormir.
Une invitation à la boulangerie
Les paysages verdoyants défilent devant mes yeux dans la fraîcheur du matin. Il ne fait pas encore trop chaud et la nature semble s’éveiller. Je rejoins la rivière Tauber, qui donne son nom à la piste cyclable Tauber Radweg. Elle longe le cours d’eau. Je vois aussi des champs de blé ou de maïs ainsi que de nombreux pommiers. Les pommes semblent m’appeler mais je préfère ne pas prendre quelque chose qui appartient à quelqu’un.
En revanche, je m’arrête devant des mûres au bord de la piste, nichées dans une grande masse verte. La bouche pleine de ces fruits, j’entends une voix : « Elles sont en promotion ! »
Deux cyclistes me dépassent. Leur blague me fait rire.
Comme de nombreux cyclistes croisés jusqu’ici, il s’agit d’un couple de retraités. Peu après, je les rattrape.
– « Où allez-vous ?
– Nous faisons une sortie courte pour aller faire des courses. Et vous ?
– Füssen, je parcours la Route Romantique. »
L’homme a l’air en très bonne forme physique. Le fait qu’il roule sur un vélo sans assistance électrique à plus de 70 ans me marque. Sa femme, elle, a un vélo électrique : « Il faut bien que j’arrive à le suivre ».
Peu après, ils m’invitent à prendre un café à la prochaine vile, Bad Mergentheim. Nous nous asseyons à la terrasse d’une boulangerie qui appartient à une coopérative agricole. Ils ont choisi ce lieu pour soutenir les agriculteurs. La grande quantité et la diversité de viennoiseries et de petits pains dans les boulangeries allemandes m’impressionnent. Je choisis un Möhn, comme eux. L’homme, Lothar, est originaire du nord de l’Allemagne et sa femme, Sita, des Pays-Bas.
Nous sommes d’accord pour dire que les Allemands revendiquent moins leurs droits que les Français. Lothar pense que la Guerre des paysans (Bauernkrieg) qui a eu lieu dans la région au XVIe siècle, a encore des conséquences sur les mentalités allemandes d’aujourd’hui. D’après lui, l’échec des paysans a incité les générations futures à ne pas se rebeller contre le pouvoir.
La Guerre des paysans
Une vaste révolte populaire éclata en 1525, principalement dans le sud de l’Allemagne. Elle a pour cause la hausse des taxes supportées par les paysans, les abus de la noblesse et le manque de terres. Les insurgés seront écrasés par les armées des nobles, mieux organisées.
Ce voyage est un moyen de réveiller une partie de mon passé et donc de moi. Par ailleurs, parler allemand me plaît et les mots reviennent bien. Quand je parle cette langue, ma personnalité change. Elle est distincte de celle qui se dévoile avec l’anglais, le français ou l’espagnol. Concrètement, je suis plus organisé, moins flexible et un peu plus distant.
« Mon père était soldat sur le front de l’est, il a eu de la chance de survivre. Lorsque nous nous sommes rencontrés, le père de ma femme, qui était dans la Résistance hollandaise, ne l’a pas vu d’un très bon œil. »
Il me semble qu’il n’est pas anodin que le sujet revienne. Les Allemands de cette génération sont enclins à en parler car ils ont connu, lorsqu’ils étaient jeunes adultes, l’atmosphère anti-allemande. Les Français et les Allemands de mon âge ne s’en préoccupent pas. Par ailleurs, les Français ne s’intéressent pas à l’Allemagne d’une façon générale. On ne peut pas en dire autant des Allemands, qui apprécient venir en vacances chez nous.
Vers 13h, j’arrive à Röttingen, un village viticole de la vallée de la Tauber. J’admire des coteaux de vignes baignés par le soleil qui entourent la localité. Je continue jusqu’à voir un panneau indiquant une cave. Une femme sort de la maison, elle me parle de parcours de visite dans les vignes et m’explique qu’elle et son mari, le viticulteur, proposent des dégustations.
Je reviendrai après avoir déjeuné à la terrasse accueillante d’un restaurant. Le repas, composé de spätzles, des pâtes typiques du Sud-Ouest de l’Allemagne, et d’un verre de vin blanc local, me revigore et m’assomme en même temps. En conséquence, je dois lutter sur mon vélo pour monter la route asphaltée qui forme une boucle sur les hauteurs du village. Sous le soleil intense, j’avance dans la montée entourée de rangées de vigne.
À mi-chemin du parcours, je découvre un banc à l’ombre, à côté d’une petite cabane de viticulteur inoccupé. Je m’allonge et fais une sieste. Comme hier, l’alcool m’a endormi. C’est peut-être une bonne chose pour récupérer des efforts de la matinée.
Au réveil, je me dis qu’il est correct d’aller faire la dégustation car la femme de la propriété m’a aidé. Dans son entrée, elle m’accompagne devant le comptoir et me montre la carte de leurs vins. Par prudence, je choisis 2 vins blancs, même si un rouge d’un cépage typique de la région de Franconie m’attire. Hanna m’avait conseillé de m’en tenir au blanc.
Lorsque je sors mon portefeuille, la femme sympathique me dit qu’une petite dégustation est gratuite. Impossible d’emporter une bouteille à cause du poids.
Sur la piste qui longe la Tauber, les cyclistes sont nombreux. La grande majorité doit faire des sorties à la journée car leur équipement est léger. Par ailleurs, la plupart sont des personnes d’un certain âge, roulant sur des vélos électriques.
Après avoir traversé plusieurs villages, Rothenburg ob der Tauber apparaît. Depuis la piste, j’admire la cité fortifiée qui s’élève dans le ciel. Des tours médiévales dépassent des hautes murailles. Je suis ravi d’avoir atteint mon objectif de la journée.

À l’intérieur, les maisons à colombage, tours et églises créent un décor médiéval. Les rues pavées semblent avoir la même apparence qu’à l’époque. La ville-musée attire les touristes, dont des Asiatiques et des Américains. Depuis un jardin paisible qui borde la muraille, j’admire la vue sur la vallée et remarque la route empruntée 30 minutes plus tôt.
Des panneaux informatifs sont disposés devant les tours d’entrée et d’autres monuments. Ils renseignent sur le passé de la ville, devenue un centre important du Saint Empire Romain Germanique, au Moyen Âge. Cependant, je suis frustré de ne pas avoir de vision globale de l’histoire médiévale de la région. Par exemple, je ne sais pas comment était organisé l’Empire et qui régnait.
Après une pause sur la place de l’hôtel de ville, un beau bâtiment Renaissance du XVIe siècle, je pique-nique dans une rue calme. Il fait bientôt nuit, il faut donc repartir pour rejoindre la Route Romantique en direction du sud.
À l’écart de la zone urbaine, je vois un petit chemin qui quitte la voie pour vélos et mène à un verger, au bord d’un cours d’eau. L’herbe est un peu haute mais les arbres abriteront la tente. Par ailleurs, les piétons et cyclistes ne pourront pas me voir depuis la piste.
Aller à la rencontre des gardiennes du passé
Le décor doré et vert se dévoile sous le soleil du matin. C’est un délice de rouler au milieu de champs immenses. Je sens des parfums de foin et de forêt.
Après 1h de route, j’arrive à Schillingsfürst. Devant l’office de tourisme du village, je lis un panneau qui retrace l’histoire de la localité et évoque notamment des seigneurs qui y ont régné au Moyen Âge. Tous les villages devraient proposer ces informations à la vue des visiteurs.
Lorsque je dis à la femme à l’accueil que ce texte me plaît, elle sourit. Joyeuse et accueillante, elle m’explique comment atteindre le château puis rejoindre la Route Romantique.
Je suis ses conseils et emprunte une rue qui monte, où je dois descendre à terre. Cependant, devant la grille du château, je découvre qu’il n’ouvre que dans 45 minutes.
L’hôte Warmshowers qui devait m’accueillir ne me répond pas. J’envoie des messages à d’autres personnes dans les environs, sans beaucoup d’espoir.
La route, le plus souvent réservée aux cyclistes et aux piétons, traverse des forêts, champs de blé ou de maïs et prés, dans un paysage vallonné. De plus, dans des petits bourgs, je vois des tracteurs et granges, et parfois des vaches.

À Feuchtwangen, je fais une pause dans un café sur la place principale, entourée de belles maisons à colombage. Mon vélo est posé contre le monument de la fontaine, à côté de 2 vélos électriques. Cette pause me rappelle un arrêt fait dans un village catalan sur la Pirinexus. L’ambiance est moins latine, mais tout aussi paisible.
Après avoir parcouru un circuit conseillé par l’office de tourisme pour découvrir les attractions historiques du village, me voilà à nouveau sur la grande place. 2 cyclistes déjeunent sur un banc, leur gravel à côté d’eux. Attiré et curieux, j’ai envie de rompre l’isolement. La fille va dans la boulangerie.
– « Vous faites la Route Romantique ?
– Oui mais nous avons commencé hier à Rothenburg ob der Tauber.
– Super ! Il y a peu de cyclistes qui font l’itinéraire sur plusieurs jours, j’ai l’impression.
– Oui, nous avons croisé surtout des personnes de plus de 70 ans sur des vélos électriques. »
La fille revient et s’assied après avoir dit quelque chose en italien à son compagnon. Je pars faire des courses au supermarché. Nous nous reverrons sûrement sur le trajet. Cela me rappelle ma rencontre avec un couple de retraités au début de la Pirinexus que je n’avais pas recroisés par la suite.
Dans le supermarché, je suis surpris de ne voir que très peu de pommes allemandes, dans une région où il y a beaucoup de pommiers. La plupart viennent du Chili et d’Espagne.
Ensuite, je visite le musée de Franconie, censé être un des meilleurs de la région. Une femme des plus de 70 ans m’accueille poliment et m’explique le parcours de visite. J’ai hésité à faire cette activité. Cela demande peut-être trop de concentration et le parcours risque de ne pas me plaire.
– « Parlez-vous Fränkisch ?
– Oui bien sûr, c’est notre culture. C’est important de le transmettre aux enfants. »
Quelle richesse ! Il y a décidément de fortes identités régionales en Allemagne.
Dans le musée, je découvre de beaux meubles dans des pièces reconstituant le lieu de vie des habitants d’il y a plusieurs centaines d’années. Les décorations rococos et les objets du quotidien, dont de belles et grandes pipes, me plaisent. Les pipes m’évoquent l’Allemagne impériale et les récits de soldats de la 1re guerre mondiale, comme À l’Ouest rien de nouveau.
Il y a aussi des vitrines entières dédiées aux chopes de bière en grès ou en céramique. Ces objets décorés sont un symbole de l’Allemagne traditionnelle et me rappellent de bons moments passés dans des biergarten, lorsque je vivais dans le pays.
Après la visite, j’échange avec l’employée du musée. Elle me dit que cela lui ferait plaisir que j’écrive un mot sur le livre d’or, en particulier parce que je suis Français. Je m’exécute.
« Il y avait beaucoup d’animosité entre les Allemands et les Français quand j’étais jeune. Mon père a été soldat en France. On ne peut pas effacer ce qui s’est passé, les changements prennent du temps. Ma petite-fille va rendre visite à sa correspondante française à Paris. Elles retrouvent une fille américaine là-bas. »
Soudain, je vois l’émotion l’envahir : « C’est bien que cela ait changé », dis-je.
Son témoignage m’émeut. Il montre que la réconciliation avec les Français est importante en Allemagne parmi les gens de cette génération. Je me dis que les Allemands aiment plus la France que les Français aiment l’Allemagne.
La femme me donne le nom de la commune française jumelée avec Feuchtwangen. Plusieurs villages, pour ne pas dire tous, que j’ai traversés disposent d’un panneau à l’entrée affichant le nom d’une commune française jumelée. Je ne veux pas m’attarder à discuter de cette période triste même si cet échange m’a enrichi. La visite du musée valait la peine, ne serait-ce que pour lui.
Le trajet fait passer par des paysages variés, des forêts ombragées aux plaines couvertes de champs à perte de vue. Par ailleurs, j’ai l’impression qu’il y a en permanence une éolienne en vue. Une d’elles apparaît au bord de la piste, dans une clairière. Ce monstre immense aux pales en mouvement m’impressionne. Je n’en ai jamais vu de si près.
À Dinkelsbühl, j’admire la longue enfilade de maisons à colombage et, au fond, l’église. La bonne humeur et la légèreté règnent aux abords des terrasses des cafés et bars pleines. Les inscriptions en lettres gothiques sur les façades colorées me plaisent. C’est le plus beau village depuis le début du voyage. Imaginons 2 secondes. Il n’y a plus de voitures, ni de panneaux de signalisation et d’interphones aux portes. On pourrait se croire dans un conte du Moyen Âge.
À la sortie de la magnifique cité, je vois un chemin qui mène à travers champs, à l’écart de la route. En bordure d’une forêt, un endroit semble adapté pour poser ma tente. Il est décidément très facile de trouver des endroits pour faire du bivouac sur la Route Romantique.
Au soleil couchant, je vais manger mon pique-nique dans le champ nu. Une conserve de haricots, du fromage, une pomme. Ces moments simples me plaisent, pour quelques jours en tout cas.
Hanna, mon hôte Warmshowers à Augbsourg, me propose de laisser mes affaires chez elle et son compagnon puisqu’ils ne seront pas à l’appartement samedi matin. Il me tarde de les rencontrer.
Soudain, j’entends et vois un tracteur de l’autre côté du champ. Je fais comme si de rien n’était. Faut-il faire semblant de ne pas parler allemand si le propriétaire me dérange ?
Il fait le tour et s’approche de moi. L’homme âgé est souriant.
« Est-ce que je peux poser ma tente ici pour la nuit ici ? »
Avec un fort accent de Franconie, aux r roulés, il me dit que cela ne le dérange pas. Il a l’air ravi de voir un Français. Ce n’est pas le propriétaire, lui possède le terrain d’à côté. Il me souhaite bonne route et disparaît.
Ensuite, je vais finir mon dîner dans une tour d’observation en bois dans le coin du champ. C’est sûrement un repaire pour chasseurs. Alors que je profite de la vue au soleil couchant, un engin agricole apparaît. Un homme et un enfant sont visibles à l’intérieur. Ils coupent de l’herbe aux abords du champ. Travailler à 20h30, quel métier ! Ils passent devant moi sans rien dire, contournent ma tente puis quittent les lieux.
À 6h30, je sors de ma tente après une nuit moins paisible que les précédentes. Je n’aurais pas dû regarder mon portable avant de me coucher.
Dans la tour d’observation, je retrouve les aliments que j’ai laissés là, à l’écart de la tente, comme chaque soir. Le bruit de l’eau qui boue m’indique qu’il est temps d’éteindre mon réchaud. J’accompagne mon thé de madeleines et d’une pomme.

Les pommiers sont nombreux au bord de la piste. J’en vois plusieurs qui ne semblent pas faire partie d’un terrain privé. On dirait qu’ils sont à disposition des cyclistes. Cette fois-ci, je m’arrête et cueille une petite pomme rouge et verte. Quand je croque dedans, le sucre qui entre dans mon organisme me revigore, comme si c’était exactement ce que demandait mon corps après une 1h passé à pédaler.
Dans une petite localité située au milieu des vallons et des champs, un panneau porte un signe en noir de la Route Romantique. Après l’avoir suivi, je rejoins un chemin de gravel isolé. Cela me semble suspect. Il n’y a pas de panneaux portant le symbole du vélo sur plusieurs centaines de mètres.
Je fais demi-tour puis, à nouveau entouré d’habitations, remarque un cycliste équipé de 2 sacoches de porte-bagages. Il me semble apercevoir un téléphone sur son guidon.
« Tu fais la Route Romantique ? »
Son apparence est celle d’un voyageur à vélo. Il est mal rasé et bronzé et sa monture est adaptée aux trajets longue distance.
Nous parlons de nos voyages, un sujet de conversation qui me plaît et qui crée une complicité, une solidarité. Un de ses périples, en Suède, a duré 2 mois. À l’écouter, on dirait que ce voyage lui a plu. C’est une des destinations qui m’attirent le plus, pour ses immensités naturelles et sa culture scandinave, que je ne connais pas.
À Nördlingen, je lui propose de faire un arrêt pour prendre un café. Nous nous asseyons en terrasse à côté de l’immense église du village et discutons de nos vies. Dennis est Allemand et vit à Fribourg. Il a fait une pause professionnelle pendant plusieurs mois pour décider ce qu’il voulait faire de sa vie, en voyageant à vélo. Il vient de reprendre un travail, en tant qu’éducateur pour enfants en situation de handicap.
« Il n’y a pas de temps à perdre, il faut que je fasse des choses qui me plaisent et font sens pour moi. »
C’est une bonne idée de se demander ce que je veux. Cependant, ne pas avoir d’activité professionnelle ni de projet pendant 1 an me dérangerait. La raison n’est pas que financière. En fait, je pense qu’on a besoin de moins d’argent qu’on ne le pense pour vivre. Il s’agit plus d’avoir des stimulations intellectuelles.
Après le café, je continue mon chemin tandis que Dennis reste à Nördlingen. La chaleur commence à me gêner. Mon tee-shirt de sport colle à mon dos et la sueur perle sur mon front. C’est une bonne chose d’avoir choisi ’Allemagne et non l’Espagne, mon projet initial, pour ces vacances d’août.
Dans le village médiéval d’Harbourg, des gens en maillot de bain sont allongés au bord du fleuve Lech. Je vais faire des courses au supermarché puis reviens sur la petite pelouse qui borde le cours d’eau.
Il est enjambé par un beau pont situé à quelques dizaines de mètres, en plein centre du village. Le château fortifié trône sur les hauteurs de la localité. Je n’ai pas envie de le visiter car il y a de nombreux villages au riche patrimoine culturel sur mon itinéraire. Visiter tous leurs monuments me demanderait trop de concentration.
Après le déjeuner, je me baigne dans l’eau froide du Lech, qui fait office de douche.
Le fleuve va m’accompagner pendant longtemps, ce qui me réjouit. Je me sens en bonne forme physique et en particulier mes jambes sont musclées. Le hic : des douleurs au genou droit apparaissent. En conséquence, je me concentre pour tendre ma jambe au maximum, en plaçant mon talon le plus près possible du sol, à chaque coup de pédale.
Sous le soleil chauffant, je rejoins une piste de gravel qui borde la grande route nationale. Je dois encore m’être trompé de chemin. Cependant, étant donné la position du soleil en face de moi, la direction est la bonne. Le bruit des voitures et le manque d’ombre rendent le trajet désagréable. De plus, je crains que ma peau soit exposée au soleil. Il faut s’arrêter pour me remettre de la crème solaire.
10 minutes plus tard, me voilà à nouveau sous la piste cyclable qui passe sous les arbres. Elle mène jusqu’à Donauwörth. La petite cité arrosée par le Danube me plaît. Le clocher typique de la région m’attire. Je vais dans la grande église perchée sur une colline mais elle est fermée. J’ai envie d’entrer dans une église à Augsbourg demain.
Peu après avoir quitté le village, je découvre un biergarten. Je m’arrête sans trop réfléchir. À droite de l’entrée, de longues tables en bois occupent l’espace. Des Allemands mangent, assis sur des bancs. Dans l’édifice qui accueille le comptoir et les cuisines, il y a une file d’attente. Les plats végétariens doivent être rares ici.
J’écoute la joviale serveuse qui parle en roulant les r. Cet accent, qu’on n’entend pas dans le nord de l’Allemagne, où j’ai vécu, me plaît. Un jeune homme à côté d’elle sert des bières.
« Une Weizen sans alcool s’il vous plaît ! Est-ce que je peux charger mon portable à une prise quelque part ? »
Assis sur la terrasse ombragée pendant que la batterie de mon portable se recharge, je savoure cette boisson rafraîchissante et profite de l’atmosphère conviviale. Pas de doute, on est bien en Allemagne. Les clients, bières sur les tables, doivent être des locaux. Les assiettes remplies de plats typiques de la Bavière, tels que les knödels, le leberkäse et les bretzels, sont visibles sur les tables.
J’hésite à boire une 2e bière. La route m’appelle et il faut rouler encore quelques kilomètres pour se rapprocher d’Augsbourg. Ce soir, il serait bien de dormir à l’écart du bruit des voitures.
Je roule 20 minutes jusqu’à une zone couverte de champs de maïs. Les chemins qui s’engagent dans les champs sont interdits d’accès. Soudain, je vois le Danube, plus large que le Lech. Il y a là assez de place au bord du cours d’eau pour poser ma tente, mais c’est encore trop près de la route.
Je continue jusqu’à un chemin de terre qui s’enfonce dans les terres agricoles. Au bord d’un champ se trouve un étang. L’endroit est idéal car il est calme et offre une belle vue sur l’eau. Tout en montant ma tente, je profite du bruit des poissons qui sautent ans l’eau et des crapauds qui chantent à l’unisson. Ce soir, j’ai le temps de lire.
Une soirée inoubliable avec des hôtes Warmshowers
Le matin, après avoir traversé le Danube, je rejoins le Lech. Le paysage change. Il y a de plus en plus de forêts rafraîchissantes et de moins en moins de champs. Vers 12h30, les 1ʳᵉˢ maisons d’Augsbourg apparaissent. J’arrive épuisé 30 minutes plus tard à l’appartement de Hannah.
Je lis « ahoi » sur la porte d’entrée et découvre dans l’appartement joliment décoré des photos de Sankt Pauli, à Hambourg. Hannah ou son copain doivent être originaires de là-bas où y avoir vécu, comme moi. Cela me met le sourire aux lèvres. Il me tarde de les rencontrer.
Le confort moderne, c’est-à-dire une douche, un toit, une machine à laver et un canapé, est appréciable. On ne remarque plus ces avantages de notre vie citadine.
Dans le salon, mon hôte a sorti du beurre, du pain et des poivrons. L’hospitalité entre cyclistes est précieuse et me fait chaud au cœur. À quel moment de la vie quotidienne peut-on loger chez des inconnus gratuitement ?
Ensuite, direction le centre-ville. Une taverne, censée être le plus vieux restaurant d’Augsbourg, m’accueille sur sa terrasse, au bord d’une petite place. Les lieux me rappellent le quartier Saint-Pierre à Bordeaux car il y a beaucoup de restaurants, de cafés et de touristes, y compris des étrangers.
Sur la place, je remarque une vitrine d’une « boucherie vegan ». Des spécialités bavaroises, telles que le leberkäse et la saucisse blanche, sont proposées en version végétale, à emporter. En tant que végétarien, je suis ravi d’avoir trouvé ce lieu car il me permet de profiter du patrimoine gastronomique régional.
Sur la terrasse, j’ai choisi des knödels accompagnés d’une sauce aux champignons, un des 2 plats végétaux de la carte. La bière et la chaleur commencent à faire leur effet. Je profite du moment et de la nourriture sans chichi. Je n’ai pas envie d’un programme de visites culturelles chargé.

La boucherie vegan propose des mets variés, allant des saucisses au fromage en passe par du poisson. Le leberkäse que je commande me plaît car son goût ressemble à celui d’un leberkäse classique. La serveuse me dit qu’il est fait à base de tournesol et d’une autre plante que je ne connais pas.
Sur l’immense place où se trouve l’office de tourisme, je vois une affiche célébrant l’anniversaire des 470 ans de la « paix d’Augsbourg ». Google m’apprend que la capitale de la Souabe bavaroise a été le lieu de signature d’un traité de paix entre Catholiques et Protestants. D’une façon générale, les signes religieux chrétiens sont présents en nombre sur ma route depuis mon départ. Il y a des croix accompagnées de petits monuments à l’entrée des villages.
Dans l’office de tourisme, un jeune homme d’environ 20 ans me présente les principales attractions. À savoir plusieurs églises, l’hôtel de ville et, avant tout, un lieu appelé Fuggerei. Le dépliant qu’il m’a donné m’apprend que c’est le plus vieil ensemble de logements sociaux au monde, créé en 1521 pour les citoyens catholiques pauvres.
Le statut de capitale du district de Souabe m’interroge. Est-ce que les habitants parlent le Souabe ? Je pensais que cette région était située dans le Land de Bad Württenberg. Voilà une question à poser à mes hôtes.
Devant l’hôtel de ville, je découvre que l’édifice est fermé au public pour cause de travaux. Une lourde porte permet de rentrer dans une pièce dans laquelle des photos de l’intérieur du bâtiment sont exposées. La salle dorée et ses décors de couleur vive attirent mon regard. La richesse de ses décorations est impressionnante. Une visite virtuelle est diffusée mais elle ne m’intéresse pas. Le centre-ville commerçant ressemble à celui de n’importe quelle ville allemande. Les chaînes de magasins occupent l’espace bétonné foulé par de nombreux piétons en ce samedi après-midi.
En marchant sans but, je tombe sur l’église Sankt Moritz. À l’entrée, un monsieur m’ouvre la porte : « Ce n’est pas un musée, c’est un peu particulier ».
À l’intérieur, la fraîcheur délicieuse me frappe et le décor me surprend. Il n’y a aucun banc ni siège. La décoration blanc sur blanc donne un aspect de musée aux lieux. Je me demande si des messes se déroulent ici.
Je vois un homme allongé sur un pouf vert, tenant son portable. Au fond de l’édifice, il y a d’autres poufs. Sans réfléchir, j’en saisis un, le jette sur le côté et m’allonge. C’est tout ce dont j’avais besoin.
Avant de revenir à l’appartement, je vais faire quelques courses au supermarché de leur quartier. Il faut des bières et, dans l’espace immense de la grande surface dédié à cet alcool, la quantité de marques différentes m’impressionne. Je choisis de la Holsten, une brasserie de Hambourg, en clin d’œil à la décoration de leur appartement.
« Tu es Pierre ? »
Une jeune fille en tenue de cycliste, sur son vélo, apparaît alors que je regarde mon portable assis sur un banc de la résidence. Elle m’est tout de suite sympathique. Enfin, j’ai des contacts sociaux avec une locale avec qui je peux passer toute une soirée. Mon hôte est originaire de Hambourg et s’est installée à Augsbourg avec son ex-copain. Désormais, elle vit avec Alex, son copain, dans ce bel appartement en rez-de-chaussée qui respire l’amour et le confort. On voit la personnalité des 2 personnes à travers la décoration et les objets.
Hannah et moi préparons le dîner ensemble et je me sens proche d’elle pour plusieurs raisons. Elle est végétarienne, évite de prendre l’avion et fait des voyages à vélo en Europe sur de longues distances. Par exemple, elle a roulé en Grèce, en Suède et en Sardaigne. Pendant que j’épluche des légumes, je lui parle de ma vie à Bordeaux et lui raconte mes voyages à vélo passés. Elle a fait l’expérience de rencontrer des chiens errants agressifs en Grèce, comme moi en Chalcidique. De plus, nous ne parlons pas de notre travail. C’est mieux ainsi.
Le dîner, pris dehors, est un moment délicieux de rires et d’échanges. Alex me dit que les habitants d’Augsbourg se sentent aussi bien Souabes que Bavarois. Lui ne parle pas la langue régionale car ses parents sont originaires de Roumanie. Par ailleurs, Hannah trouve que cette ville de province est bourgeoise et conservatrice, comme le reste de la Bavière. Ce qui lui plaît ici est la beauté des paysages naturels de la région qu’elle explore à vélo. Je me dis alors que la nature ici est magnifique et qu’il est facile de la découvrir en roulant.
– « C’est dommage que les Français ne connaissent pas bien l’Allemagne. Les Allemands sont présents en nombre dans la région de Bordeaux, en particulier sur les plages.
– Comment est Bordeaux ?
– La ville a historiquement la réputation d’être bourgeoise et conservatrice mais l’ambiance a changé car la ville attire des gens de toute la France qui veulent profiter de sa qualité de vie. Les gens vivent dehors, il y a une ambiance de vacances et les terrasses sont très fréquentées.
– C’est pour cela qu’on aime l’Espagne, l’Italie et la France. »
Sur les traces de Louis II de Bavière
Mes batteries physiques et mentales pleines, je repars vers 7h le matin. L’objectif de la journée est de parcourir 130 km pour atteindre les environs du château de Neuschwanstein.
Longer le sublime Lech me rassure et me plaît. J’avale environ 55 km jusqu’à Landsberg am Lech. En me baladant, je vois un commerçant en lederhose, la culotte de cuir bavaroise, sur le pas de sa boutique. Autour du village, les montagnes majestueuses s’élèvent. La commune dispose par ailleurs d’un beau pont sur le fleuve et de maisons colorées anciennes.

À l’heure du déjeuner, Google Maps me montre un biergarten attrayant. Ce qui me plaît dans ces établissements qui n’existent pas en France, c’est la nourriture sans chichi, le cadre attrayant et l’ambiance conviviale.
Le restaurant dispose d’une petite cour intérieure. Il faut commander à la fenêtre. Là, un monsieur jovial à l’accent bavarois, sûrement à la fois cuisinier et propriétaire, me conseille des knödels à base d’un légume dont je ne connais pas le nom allemand. Essayons cela, accompagné d’une bière. Le biergarten est situé à l’arrière de la cour, le long de la muraille. Il n’y a personne assis aux grandes tables sous les arbres feuillus.
Assis, je suis ravi de profiter de la fraîcheur tout en reposant mon genou. Les knödels sont de meilleure qualité que la plupart de ceux que j’ai mangés dans le passé. Les deux boules placées sur une assiette très chaude et accompagnées de beurre fondue semblent attendre que je les dévore.
Je regarde trop souvent mon téléphone depuis le début du voyage et la soirée d’hier a été une coupure bienvenue. Cet objet est un obstacle aux relations sociales et il n’est pas facile de se désintoxiquer. En tout cas, cela prend du temps. Je me dis que j’ai de la chance de pouvoir faire ce voyage, je roule lentement et regarde, sens et écoute tout ce qui m’entoure.
L’après-midi, les pâturages verdoyants se sont dévoilés à moi, succédant aux champs de blé ou de maïs. Soudain, dans un terrain dégagé, j’aperçois au loin les montagnes. Cette vision a un caractère charmant, en particulier parce que je n’ai jamais mis les pieds dans les Alpes. L’itinéraire quitte ensuite le Lech. Il faut passer par de petits villages aux maisons ornées de balcons en bois sculpté et ornés de fleurs.
J’admire les chevaux, vaches ou chèvres qui paissent dans les prés. Au milieu d’une descente qui traverse une étendue d’herbe fraîchement coupée, je ferme les yeux. Un parfum de pomme se fait sentir. Il doit venir de l’herbe.
Mon genou me fait mal, surtout quand il faut pousser pour gravier les montées en pente douce. Je ralentis le rythme pour ne pas aggraver ma blessure qui, j’espère, se soignera en passant quelques jours de repos à Bordeaux.
À Halblech, un village de l’Allgäu niché dans les Préalpes, je découvre une gasthaus typique. La tristesse de ne pas être accompagné se fait sentir. J’aimerais parler aux gens assis aux tables autour de moi, mais ne le fais pas. L’ambiance, bien que conviviale, est peu propice aux échanges avec des inconnus. Je me sens plus à l’aise pour le faire en Espagne, même si ce n’est pas une excuse.
La route monte puis descend par endroits et passe par des zones de forêts de conifères ou de pins. Peu avant Schwangau, je m’écarte de la route pour voitures et atteins un portail à bétail ouvert. Je pose ma tente sous un arbre, en évitant d’être trop près du cours d’eau bruyant. Ce lieu n’est pas beau, mais il est calme.
Content d’avoir réussi à parcourir le trajet prévu aujourd’hui, je m’allonge sur mon tapis de sol en évitant les grosses pierres qui forment des bosses sur le sol de ma tente. Demain, il ne me reste plus que quelques kilomètres à rouler dans une descente jusqu’au château de Neuschwanstein.
Les bruits des animaux dans la nature ne m’inquiètent plus lorsque je dors en tente. Ils me plaisent même. Lorsque j’entends le brame d’un cerf ou les bruits d’un petit animal, je suis ravi de vivre en harmonie avec la faune. Je ne les dérange pas et eux non plus.
À 7h, roulant à nouveau sur la piste qui descend, j’aperçois une forme blanche au loin, perchée dans la forêt épaisse à flanc de montagne. C’est peut-être le château, mais je l’imaginais plus grand. Passé Schwangau, l’édifice devient de plus en plus grand à mes yeux à mesure que je me rapproche.

Ensuite, la route monte et mène jusqu’à un bâtiment où on vend des tickets. Quelques jours avant mon départ, j’avais décidé d’acheter des billets en ligne mais il n’y en avait plus jusqu’à la fin du mois d’août. On m’avait conseillé de venir à 8h, à l’ouverture des guichets, pour tenter d’en obtenir. Visiter le château serait bien car je me trouve sur place, mais ce n’est pas une activité très importante à mes yeux car plusieurs personnes sur mon trajet ont dit que ce n’était pas génial. En revanche, on m’a dit que la vue de l’édifice depuis l’extérieur était magnifique.
Direction la longue file d’attente qui sort du bâtiment moderne où j’obtiens un billet pour une visite guidée avec entrée à 11h15. En attendant que ce soit l’heure de faire la visite guidée, je vais au Marienbrücke, un pont depuis lequel on doit pouvoir admirer une vue superbe sur le château. En gravissant la montée à pied, je me dis que mon genou n’aurait pas apprécié la franchir à vélo.
Le pont est bondé et cet amas de gens me met mal à l’aise. Je pénètre sur l’ouvrage étroit, entouré de touristes. À ma gauche, le château de Neuschwanstein se dévoile. En contrebas du pont, il y a un gouffre impressionnant. Cette vue et l’embouteillage qui s’est formé sur le pont me font faire un demi-tour. Je ressens les planches de bois bouger sous mes pieds. Au milieu des personnes occupées à faire des photos, j’atteins l’extrémité du pont, je reviens au château.

Là, un jeune homme, dont l’accent laisse penser qu’il est allemand, nous accueille en anglais. Le guide doit répéter les mêmes paroles plusieurs fois par jour.
La folie des grandeurs de Louis II
L’emplacement du château sur un piton rocheux et la richesse des décorations sont à couper le souffle. Les pièces s’enchaînent et dans chacune d’elles, le guide explique sa fonction. Le monarque admirait le roi Saint-Louis pour sa foi et l’a fait représenter à plusieurs endroits. Le guide précise que Louis II aurait été homosexuel.
Après 40 minutes d’une visite qui me déçoit par sa superficialité, je reprends la route, ravi de remonter sur mon vélo. Quelques minutes plus tard, me voilà à Füssen, le point d’arrivée de la Route Romantique. À l’office de tourisme, on m’apprend qu’une voie cycliste, la Lech Radweg, passe ici et longe le fleuve. Elle s’arrête avant mon but, Sankt Anton am Arlberg.
« Il faudra sûrement terminer le trajet sur la route pour voitures », me dit l’employée à l’accueil.
Füssen offre un décor similaire aux villages traversés ces derniers jours, excepté qu’il y a plus de monde. Je me balade dans les petites rues pavées bordées de cafés et restaurants. Puis, après avoir mangé un pique-nique das une calme et à l’ombre, je rejoins la piste cyclable.
Les Tyroliens qui vivent dans un décor de carte postale
Après avoir passé la frontière autrichienne, je remarque des gens qui se baignent dans une eau turquoise. Des serviettes sont dispersées au bord du petit lac. C’est le moment d’en profiter.
Les montagnes m’entourent et les lieux sont baignés par le soleil. C’est un des meilleurs bains de ma vie. Par ailleurs, le cadre me rappelle le film L’inconnu du lac, excepté que les personnes présentes sont des familles et des couples hétérosexuelles. De plus, je suis excité de me trouver dans un pays encore jamais visité.

À 18h15, je décide de m’arrêter pour planter ma tente. Le lieu se trouve au bord d’un chemin de randonnée désert qui s’éloigne de la piste asphaltée. Il offre une vue sur le fleuve et sur les montagnes.
Après le dîner, j’ai le temps de lire avant que le soleil ne se couche. Cette activité me détend et m’enrichit. Revenir à la simplicité matérielle me plaît, c’est-à-dire manger dans une boîte de conserve, dormir en tente et prendre le petit-déjeuner sans chichi dans la nature.
Le lendemain matin, je découvre le décor au soleil levant, d’une belle couleur orange. Les douleurs au genou se font petit à petit ressentir après les premiers coups de pédale. Heureusement que j’ai prévu 2 jours pour parcourir la portion autrichienne de mon trajet, qui va se dérouler sur environ 120 km en montagne.
Je profite de l’environnement en regardant ce qui m’entoure. Ce sont les sommets en arrière-plan, les pâturages et les forêts ainsi que le Lech couleur turquoise, jamais loin de moi.
À Steeg, je fais une pause vers 9h30 dans une boulangerie pour prendre un café et recharger mon portable. Il y a là une vingtaine de cyclistes, à l’accent autrichien ou bavarois. Leur tee-shirt, portant l’inscription « Plus de 50 ans », me laisse penser qu’ils font partie d’un club cycliste amateur. Je gare ma monture au milieu des vélos électriques disposés sur le trottoir.
La terrasse abritée par des parasols fait face à l’un des nombreux hôtels cossus de la petite commune. Soudain, un couple de cyclistes allemands arrive. Je vois des sacoches et une tente sur leur gravel. J’ai envie de leur parler pour en savoir plus sur leur périple mais n’ose pas, peut-être en partie parce qu’ils ont une conversation froide et tendue. Pas envie de les déranger.
Cela me rappelle que les voyages de cyclotourisme à 2 ne doivent pas être évidents, surtout si les personnes ont des allures différentes. Faire du vélo seul ne me dérange pas, si le voyage ne dure pas plus de 2 semaines.
La région respire le sport en plein air. De nombreux randonneurs, équipés de bâtons de marche, arpentent les rues. À la sortie du village, je vois aussi un homme et son fils sortir d’une Porsche immatriculée à Vienne, sur le point de monter dans un canoë posé sur l’herbe.
La piste cyclable s’arrête à Lech, une station de ski. Les randonneurs montent la montagne dans les œufs qui avancent lentement. Je remarque une « gare » de téléphérique dans la rue principale. Celle-ci est bordée d’hôtels luxueux, de cafés et de magasins de sport.
Devant l’office de tourisme, une femme d’environ 70 ans s’assoit à côté de moi, en attendant son bus. Elle porte des chaussures de randonnée et un sac à dos. Faire de la randonnée à cet âge, près de son lieu de vie, doit maintenir en forme.
– « Êtes-vous originaire d’ici ?
– Oui. Vous n’avez pas de vélo électrique ?
– À mon âge, encore heureux.
– Quand même ! Aujourd’hui, les vélos électriques sont partout ! »
Après avoir erré dans la station, je m’installe à un café. J’ai envie de ne rien faire à part lire et buller car les vacances sont aussi faites pour cela.

Le trajet se poursuit sur une route nationale. Elle monte en lacets, sans être très abrupt. Le décor me plaît et je me dis que j’aime rouler sur des routes pour voitures en montagne. Dommage que celle-ci soit aussi fréquentée.
Les voitures me dépassent à toute allure, ce qui rend la montée désagréable. Soudain, un tunnel apparaît. Un panneau à l’entrée m’informe qu’il est long de 400 mètres. J’allume ma dynamo intégrée à la roue et accélère sur la voie peu éclairée. Le bruit des voitures est amplifié et lorsque l’une d’elles me dépasse, j’ai l’impression d’être sur un circuit de F1.
Où dormir ? Pas évident puisqu’il faut s’éloigner de la route bordée des flancs abrupts des montagnes. Je remarque un sentier de randonnée mais un panneau de sens interdit, sous lequel se trouve la mention « Cyclistes aussi », barre l’accès. En bon Français, je m’engage quand même. À ce moment, des hommes m’interpellent de l’autre côté de la route. Ils me montrent le panneau. Je fais semblant de ne pas avoir compris la signification et reprends ma route. Les Autrichiens sont bien les cousins des Allemands.
Peu après avoir franchi le col de Flexen, à 1 773 m d’altitude, je trouve un chemin de randonnée qui se dirige vers un ravin. La zone est déserte et sublime car elle offre une vue sur les montagnes sauvages. Le terrain en pente est délimité par une clôture sommaire. De l’autre côté, je vois les sommets et la route qui descend en serpentant. Il y a peu de risque de tomber pendant la nuit en dormant.
Le bruit des voitures qui passent dans le tunnel en contrebas se fait de plus en plus rare. Les sommets, la végétation et le calme forment un cadre qui invite à être heureux. Soudain, je vois un chamois immobile sur une crête. Sa silhouette se détache dans le ciel bleu. En un clin d’œil, il disparaît.

Assis dans l’herbe, je pense à Sylvain Tesson. Cet amoureux de la nature, qui aime sa liberté et son indépendance par-dessus tout, vient de publier un livre sur les pitons rocheux dans la mer. Après avoir mangé, assis sur l’herbe, je m’allonge dans la tente pour lire et sors ensuite pour profiter de ma dernière soirée en pleine nature.
Au matin, je débute ma journée par la descente dans un tunnel qui s’étend sur 1,5 km. Il y a peu de voitures, ce qui me permet d’aller vite. Ensuite, la montée commence. Ces efforts me plaisent et mon allure réduite m’invite à prendre le temps de profiter du décor naturel.
Après une ultime descente, Sankt Anton am Arlberg apparaît. La station de ski huppée du Tyrol s’éveille. Je vois un nombre incalculable d’hôtels 4 étoiles accompagnés de terrasses ensoleillées. Cela donne envie de passer un séjour ici, même si les sports d’hiver ne m’intéressent pas. Les lieux doivent alors avoir une apparence différente, mais charmante.
Le village se trouve non loin de là de Davos, en Suisse, où se déroule le livre que je lis en ce moment : La montagne magique, de Thomas Mann. Je suis ravi d’être dans un décor qui se rapproche de celui de ce roman qui me plaît.
La partie de mon trajet dans les Alpes autrichiennes aura été moins difficile que je le pensais. Je termine le périple dans un cadre très différent de mon point de départ. C’est une des choses que j’aime dans le cyclotourisme : voir plusieurs régions en un seul voyage.

Avez-vous déjà passé des vacances en Allemagne ? Pourquoi avez-vous choisi cette destination ? Qu’est-ce qui vous a marqué dans ce pays ? Dites-le en commentaires !



