
4 ans après avoir pris connaissance des Montañas Vacías (les montagnes vides), je me suis mis en route.
J’ai dû attendre aussi longtemps car je ne me sentais pas prêt à parcourir les 680 km et 130 km de dénivelé positif de cette boucle au départ de Teruel, dans les montagnes du centre de l’Espagne. Mon intérêt pour les voyages longue distance à vélo s’est confirmé, au fil d’aventures plus ou moins longues, allant d’un week-end en Dordogne à un trajet de 600 km en Allemagne et Autriche. Jusqu’au moment où j’ai décidé de partir une semaine dans les Montañas Vacías, à la fin du mois d’avril.
Découvrez quels défis, rencontres et découvertes ont jalonné mon périple dans la nature.
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Je passe la frontière à Hendaye après un trajet en train depuis Bordeaux. À Irun, je me dépêche à faire des courses dans un supermarché car, mon train ayant eu du retard, il ne me reste plus que 15 minutes avant le départ du bus de nuit qui me mène à Valence.
Sur la place, je ne vois pas de station de bus mais un bus est arrêté, devant lequel discutent un chauffeur et des passagers. Ils me confirment qu’il va à Valence. « Dépêche-toi ! On part dans 10 minutes. »
Je retire ma roue avant puis emballe le vélo en utilisant 5 sacs-poubelles. Le chauffeur rit : « Ce n’est pas un vrai sac. Tu devras aller chez Decathlon en acheter un. Ça va parce que c’est moi, mais normalement tu ne devrais pas rentrer ».
Je me dis : « Qu’est-ce que tu fais là ? Pourquoi ne pas passer des vacances plus détendues, comme la plupart des gens ? »
Dans la nuit qui vient de tomber, je vois à travers la vitre des balcons ornant les façades d’une rue éclairée. Ils m’évoquent l’Espagne. L’immersion à l’étranger m’avait manqué ; je vais continuer à écrire pour mon blog.
Le bus arrive à Valence à 5h30 du matin. Je remonte en selle et croise quelques jeunes fêtards qui semblent aussi fatigués que moi. Direction la maison de Pepe, un cycliste rencontré sur la Pirinexus qui doit m’accueillir.
Un coup d’œil sur un porte-bagages : mon tapis de sol n’est plus là. Je rebrousse chemin et cherche par terre l’objet. Il a dû tomber en montant un trottoir ou en roulant sur les pavés du pont. Je sens la déception et la colère s’abattre sur moi. Il faut que je fasse plus attention à mes affaires. Après 10 minutes, j’abandonne mes recherches. Il y a un Decathlon à Valence qui vend des tapis de sol.
Pepe m’accueille dans la maison de ses parents, qui est dotée d’un grand potager. Il est surprenant et agréable de se sentir à la campagne alors qu’on se trouve à 20 minutes du centre-ville de Valence.
Après avoir visité la ville, je passe la soirée avec Pepe et sa compagne Lorena, autour d’une tortilla de patatas. Mon hôte, un cycliste expérimenté, m’informe d’un itinéraire alternatif des Montañas Vacías qui emprunte uniquement la route. Le tracé officiel me paraît trop difficile dans certains tronçons sur des chemins de terre rocailleux. La raison est que le trajet est conseillé pour gravel et mountain bike, alors que je roule sur un vélo de randonnée. J’enregistre sur Komoot l’itinéraire pour voitures et l’emprunterai si nécessaire.
Plus que du vélo
L’itinéraire des Montañas Vacías forme une boucle au départ de Teruel, traversant montagnes, forêts et hauts plateaux. Il a été créé en 2018 par Ernesto Pastor pour faire découvrir des territoires méconnus tout en soutenant les villages qui luttent contre le dépeuplement. C’est une des zones les moins densément peuplées d’Europe, à qui on a donné le surnom de « Laponie espagnole ». En quelques années, il est devenu l’un des itinéraires de bikepacking les plus emblématiques d’Espagne. Fidèle à la philosophie d’Ernesto Pastor, il invite à voyager lentement, à respecter les lieux traversés et à privilégier la qualité des rencontres plutôt que la performance.

Sur le quai de la gare de bus de Valence le lendemain matin, je ne retrouve plus le ressort qui sert à maintenir une pièce de ma roue avant que je viens d’enlever. Ne pas paniquer. Il doit être là quelque part. Je balaye le sol du regard, devant les yeux des voyageurs surpris. Le voici !
Il y a encore quelques jours ou heures, sous le coup du stress qui m’accompagne au quotidien, je me serais précipité et énervé. Cette réaction de calme me montre que je passe en mode vacances. Par ailleurs, il va falloir rester organisé et attentif aux affaires qui remplissent mes deux grosses sacoches de porte-bagages.
Bref, je monte dans le bus pour Teruel, cette fois-ci sans remarque du chauffeur concernant les sacs-poubelles. Mon périple à vélo commence quelques heures plus tard, à la Plaza del Torico.
De Teruel au Taje : de premiers dénivelés et une belle rencontre
De sublimes formations rocheuses apparaissent à ma droite. Elles forment un tapis plissé. Je prends le temps d’admirer ces montagnes de couleur ocre qui tranchent avec le bleu du ciel.
Mes roues avancent sur le chemin de terre ocre entouré d’une petite végétation qui sent très bon. Heureusement qu’il ne pleut pas car, si c’était le cas, le sol serait de la boue. Les montées succèdent aux descentes.
À 20h, le village d’Albarracin est en vue. Je pensais l’atteindre à 18h30, ne savant pas l’itinéraire allait monter autant sur ces 40 km. Le soleil est en train de se coucher sur la localité qui est l’un des plus beaux villages d’Espagne. Je m’arrête pour pique-niquer au bord de la route, en profitant de la vue sur la localité. Ensuite, je traverse la plaza mayor, où quelques personnes prennent un verre à la terrasse d’un bar. Les lumières de l’éclairage public sont déjà allumées. Je pose le pied à terre pour pousser mon vélo dans les ruelles.
En suivant le tracé sur Komoot, à la sortie du village, je remarque une maison en ruines et à moitié construite. Les murs me protégeront du vent qui souffle fort. Je monte ma tente dehors, dans l’obscurité, à l’endroit où les murs forment un angle. Cet emplacement en hauteur me permet d’admirer les lumières du village et la muraille du XVe siècle construite par les Catholiques.
Ensuite, je jette mes affaires en pagaille à l’intérieur de la tente, dont la toile bouge sous l’effet du vent. Les prochains jours, il faudra arrêter de pédaler plus tôt pour profiter d’une soirée de repos mieux organisée.
À 2h, je me réveille, sûrement à cause du froid, car je suis en tee-shirt et en short dans mon duvet. Il doit faire 7 ou 8°C. Je reste éveillé pendant une heure avant que le sommeil m’emporte.
Le réveil à 7h du matin au son de l’alarme de mon téléphone est rude. Je me motive pour sortir dehors malgré le vent froid qui souffle toujours, afin de préparer du thé sur mon réchaud. La boisson me revigore. M’être levé et avoir rangé mes affaires dans mes sacoches, maintenant fixées sur mon porte-bagages, me rend fier.
Essayons de suivre l’itinéraire principal des Montañas Vacías, même s’il est difficile. Quelques minutes plus tard, je dois poser le pied à terre dans une montée en virages sur la piste recouverte de grosses pierres. Je pousse sur mes jambes pour faire avancer mon vélo qui sursaute. Même sur un gravel ou un mountain bike, j’aurais du mal à parcourir ce trajet.
J’abandonne au 2e virage pour rejoindre l’itinéraire pour voitures. L’asphalte lisse et l’absence presque complète de véhicules rendent le trajet agréable.
La terrasse d’un bar-restaurant sur la place de la mairie d’un village invite à une pause. Une petite camionnette s’arrête et des habitants s’approchent pour y acheter du pain. A l’intérieur du bar où je charge mon portable, des hommes mangent un repas salé assis à une table. Au vu de l’heure matinale, il doit s’agir de l’almuerzo, l’encas pris entre le petit-déjeuner et le déjeuner en Espagne. Le serveur avec qui je discute me dit qu’il y a de moins en moins d’habitants dans le village. 30 personnes y vivraient.
Au Nacimiento del Tajo (la naissance du fleuve Tage), je retrouve l’itinéraire officiel. Je viens de faire un sacré raccourci. Cela ne me dérange pas de parcourir moins de km que ce qui était prévu. Le plus important est de ne pas m’imposer de rouler longtemps sur des chemins de terre rocailleux pénibles. Cependant, à présent, je compte emprunter les chemins de terre pour découvrir des zones désertes et naturelles.
Voyons à quoi ressemble le Tage au km 0. C’est une sorte de mare quelconque. J’entends un bruit fort et continu se rapprocher, à mesure que je marche vers la petite étendue d’eau. Ce sont les grenouilles qui la peuplent qui émettent ce son. Il y a un grand monument représentant une sorte de chevalier pour marquer le point de départ du cours d’eau.
De retour sur selle, je roule sur un chemin forestier propre. D’immenses forêts de pins couvrent les montagnes des Montes Universales. Lorsque le chemin monte, je pédale sans forcer, comme je me l’étais dit lors de la préparation du voyage.
Dans un moment d’effort intense, je commence à fredonner les paroles d’un chant de ma chorale et m’arrête car je ne m’en rappelle plus. Je dois chercher par moi-même la suite. Je ne pense plus à la pente à gravir et profite de l’instant.
Peu après avoir pénétré en Castilla la Mancha, j’arrive à Checa, le plus gros village depuis Albarracin. Je quitte le tracé de l’itinéraire pour rejoindre un refuge affiché sur Google Maps. Il est niché dans un bel espace couvert de pins. Un bikepacker espagnol fait une pause assis à une table. Dans le refuge, il règne une odeur désagréable de feu de cheminée et des mouches volent. Cela ne me dit rien.
Cependant, dans la longue descente après Checa, je regrette de ne pas m’être arrêté. Je ne sais pas quand il y aura un nouveau lieu où poser ma tente, alors que mon objectif était de monter le camp tôt pour profiter de la soirée.
Au village suivant, je vois un cycliste arrêté à côté d’une fontaine. Son vélo et ses équipements indiquent qu’il fait un voyage longue distance.
– « Holà !
– Hey ! Tu es français ? »
Surpris de cette interprétation immédiate de mon accent, je rigole.
« Tu veux dormir dans ce refuge ce soir avec moi ? J’ai demandé à une femme du village et elle va l’ouvrir. » J’accepte sans réfléchir.
Florian est québécois et a 20 ans. Il vient de voyager 2 ans à vélo, de Montréal à la Colombie. Avant de rentrer chez lui pour commencer ses études, il a décidé de rejoindre Bruxelles depuis Madrid. Ce n’est donc pas un bikepacker en train de parcourir les Montañas Vacías.
Faire ce voyage si jeune est une preuve de maturité. Il a dû se débrouiller seul, ce qui lui a appris beaucoup de choses sur la vie, sûrement plus que s’il avait passé les deux ans à étudier. Je me dis que c’est intelligent de faire cela à cet âge. J’ai envie de faire la même chose pour découvrir des cultures et rencontrer des étrangers, mais aussi vivre des aventures.
Pendant le repas, nous échangeons sur nos voyages à vélo. Son équipement est plus élaboré que le mien et cela m’intéresse de découvrir ce qu’il a emporté, des ustensiles pour cuisiner à son matelas gonflable. Je suis ravi d’avoir rencontré un autre cycliste très sympathique et joyeux, qui se définit comme un hippie. Au menu ce soir : mes œufs durs en entrée, puis ses nouilles chinoises cuites dans ma soupe miso et enfin mon fromage accompagné de son pain.
Pendant que j’installe mon sac de couchage dans le refuge grand, propre et confortable, mon regard se porte sur la cheminée : « Ce serait bien de faire du feu… »
Nous ramassons des branches de petit-bois et du foin déja coupé. La technique de Florian, qui consiste à former une pyramide de foin puis à déposer du carton trouvé dans un coin du refuge avant de couvrir le tout de petites branches et de bûches, fonctionne. Je m’endors en voyant danser les flammes et en entendant des crépitements.
Le matin, nous prenons le petit-déjeuner sur la table à l’intérieur car il fait froid dehors. Les flocons d’avoine de Florian enrichissent mon repas. Lorsque nous préparons nos affaires, je ne trouve plus un gant. Cela m’énerve d’avoir la tête en l’air. Cette perte s’explique aussi par le fait que mes vêtements et accessoires s’entassent dans mon sac Vaude, sans organisation. La prochaine fois que je partirai en voyage à vélo, il faudra m’équiper de petits sacs pour les séparer dans ma sacoche.
Après avoir dit au revoir à Florian, je retrouve la route pour voitures. Comme me l’a dit le Canadien, elle monte de façon abrupte. J’avance en faisant des zigzags. Cela me donne le temps d’admirer les pins, un de mes arbres préférés.
Vers 9h30, j’arrive à un village où se trouve un commerce devant lequel des tables et chaises sont installées. La patronne est bavarde. Originaire de Catalogne, elle vit ici depuis 20 ans : « Il n’y a rien de mieux que la nature ».
Elle me dit que beaucoup de cyclistes roulent dans les Montañas Vacías, mais je n’en ai croisé que deux depuis mon départ. Justement, plus loin sur la route, qui est désormais un chemin de terre, l’Espagnol vu hier au refuge me rattrape. Il est de Bilbao fait un voyage de quelques jours, en empruntant la « Route des Châteaux », un itinéraire alternatif des Montañas Vacías. J’aimerais échanger avec lui mais il accélère pour retrouver son rythme habituel. Je vois le cycliste peu locace s’éloigner sur son gravel.
La piste longe le Tage, dont j’admire les reflets turquoise, bleus et verts. Pendant le périple, j’essaie de vivre le moment sans penser à la façon de décrire les événements et l’environnement à l’écrit. Il est tentant de m’imaginer comment je relaterai les événements. D’un autre côté, l’écriture aide à être plus à l’écoute et curieux de ce qui m’entoure.
À ce sujet, comme je l’ai décidé pendant ma préparation, je m’arrête de temps en temps lorsque quelque chose capte mon attention, tel qu’une plante au parfum délicieux, un panneau explicatif sur une caractéristique de la région ou un beau paysage. Cependant, ces arrêts restent rares car j’ai une cadence à tenir. Depuis le départ, je roule environ 70 km/jour. Cette allure n’est pas suffisante pour parcourir l’intégralité du parcours en 7 jours.
Soudain, un pont apparaît sur le fleuve, qui est plutôt une rivière à cet endroit. Une photo de cet ouvrage illustre le livre Lonely Planet qui m’a fait découvrir les Montañas Vacías. L’ouvrage en bois tremble sous mon poids. Il y a juste de quoi me laisser passer en largeur. La joie de franchir cette étape m’envahit.
Lors de ma pause pique-nique, je ne retrouve pas mon couteau suisse. Je suis déçu et attristé. C’est fou comme la perte d’un objet d’une valeur pécuniaire si faible peut m’affecter. Sachant qu’il m’accompagne depuis plusieurs années lors de mes voyages, il a une valeur sentimentale importante, mais je n’en avais pas conscience jusqu’à présent.
Je comptais me baigner dans le Tage mais je ne suis pas d’humeur après cette mésaventure. De plus, il ne faut pas s’arrêter trop longtemps si je veux rouler assez avant le coucher du soleil.
La piste prend de l’altitude. J’admire le fleuve, les grosses formations rocheuses et l’immensité verte formée par les arbres.
Du Tage à la Serrania de Cuenca : des détours inattendus
Plus que quelques kilomètres jusqu’à Zaorejas. Une route goudronnée monte en lacets. Je la grimpe en zigzaguant. Quand je franchis un virage, un autre apparaît au bout de la ligne droite. La montée semble interminable. En tournant la tête à gauche, j’aperçois l’endroit sur la route où j’étais tout à l’heure. Il semble si loin ! Dans l’immense plaine, qui s’étend à perte de vue, seule une dizaine de personnes doivent vivre. Cette vision me rappelle le Texas au temps de Davy Crockett. C’est une immensité naturelle peut touchée par la main de l’homme.
Zaolejas est plus petit que je l’imaginais, mais je commence à me faire à cette sensation. Je croise un vieux monsieur qui semble surpris de me voir. Le bar que j’avais repéré sur Google Maps est fermé. Devant un hôtel-restaurant à l’entrée du village, un employé me dit qu’ils servent des sandwiches. Génial ! À l’intérieur, 4 personnes discutent au bar, les informations télévisées en fond sonore. La taille de l’espace me paraît démesurée par rapport à la fréquentation probable. Dans la salle à manger, la grande vitre offre une vue panoramique sur le décor naturel.
Je mange un sandwich roboratif à la « tortilla francesa », accompagnée d’un Coca, tout en regardant les informations télévisées. Il va pleuvoir sur une grande majorité du pays cette nuit et les prochains jours. Par conséquent, je décide de viser un refuge, à 20 km, comme destination de la journée.
Après le départ des clients, je discute avec le serveur, pendant qu’il déjeune sur une table de la grande salle. « L’été et le week-end, il y a un peu de gens mais le reste du temps, c’est difficile. Il y a de moins en moins d’habitants ici. » Je l’admire car je ne pourrai pas vivre dans un lieu si isolé.
– « Où puis-je acheter une cuillère ici ?
– Une cuillère ? »
Il ne dit rien et disparaît à l’arrière de la salle. Il revient avec le sourire, une cuillère à la main, et refuse d’être payé. Florian fait bien de demander de l’aide aux gens qu’il rencontre. Il faut essayer.
Le ventre plein et la batterie rechargée, je reprends la route. Au lieu de suivre le tracé des Montañas Vacías, je continue à rouler sur l’asphalte. D’une part, pour gagner du temps et d’autre part, parce que j’adore rouler sur les longues lignes droites goudronnées et fréquentées par très peu de voitures, même si elles montent.
Sur l’itinéraire officiel, une piste forestière s’enfonce dans la végétation. Mes roues avancent avec difficulté sur le chemin parfois très rocailleux. Je n’ai toujours pas de douleurs au genou grâce à ma genouillère, mais je me sens fatigué. Soudain, je vois 3 ou 4 biches sautillant en s’éloignant. C’est la 2e fois depuis mon départ que je croise cet animal.
Le refuge est divisé en 2 pièces, dans lesquelles se trouvent des couchettes en bois et des tables. J’entends de légers crépitements venant de la cheminée. Des gens ont sûrement dormi ici hier soir. Sur la cheminée, il y a du sel, des filtres à café et de l’huile d’olive. Sur le mur, je vois les noms laissés par les cyclistes et randonneurs passés par ici.

Je suis ravi d’être dans ce lieu convivial et veux pouvoir profiter de ma soirée avant le coucher du soleil. Tout d’abord, il faut prévoir de quoi faire du feu. Du bois est entassé dehors contre l’édifice, à la fois des branches et des bûches de pins, mais je ramasse d’autres branches sur les pins qui entourent le refuge pour ne pas trop piocher dans la réserve.
Mon dîner se compose d’une soupe miso, de lentilles en conserve et d’une clémentine. Pendant le repas, cette fois mangé à la cuillère, le silence n’est interrompu que par le chant des oiseaux et le bruit des petits animaux.
Dans le refuge, je ressens de la peur car le lieu est grand et vide. Il est à la fois confortable et accueillant, mais aussi inquiétant. Je chasse les mauvaises pensées et me mets à faire le feu. Ce dernier part vite, grâce au carton trouvé sur une des couchettes et aux aiguilles de pin.
Je préfère dormir par terre plutôt que sur une des couchettes en raison d’un mauvais souvenir. Il y a quelques années, j’avais attrapé des punaises de lit dans un refuge en Corse, sur le GR20.
Mon réveil sonne à 5h45. Mon objectif est de rouler 130 km aujourd’hui. J’éprouve du plaisir à faire chauffer l’eau du thé sur le réchaud posé sur la table relativement propre et à étaler la confiture sur le pain de mie.
Avant de mettre les premiers coups de pédale, je jette unlœil sur mon portable : moins de 5 % de batterie. Quand je branche ma batterie externe, rien ne se produit. J’essaie de me rassurer : « J’ai de l’eau et de la nourriture, c’est le plus important ».
15 minutes plus tard, ma batterie est vide, même si mon téléphone était en mode avion. S’il m’arrivait un problème ici, je n’aurais aucun moyen d’appeler les secours. Le chemin se sépare en deux. Une panneau est planté là, qui ne contient aucune carte.
Droite ou gauche ? Je choisis la 2e option. Je pourrai revenir sur mes pas si le chemin ne mène nulle part.
Peu après, je vois une route asphaltée. C’est bon signe car elle doit mener à un village. La prochaine localité sur mon itinéraire était Valsalobre mais un panneau annonce Peñalén. J’aurais du tourner à droite.
Il y a un bar, mais il est fermé à cette heure-ci. J’hésite à attendre qu’il ouvre, probablement à 9h30, pour recharger mon téléphone. Par ailleurs, j’enrage de perdre du temps alors que je me suis levé si tôt.
En faisant un tour à pied, je croise pour la 1re fois quelqu’un, un homme âgé. « Hombre ! » Il répète plusieurs fois ce mot. Il me dit qu’il y a un autre bar de l’autre côté du village mais qu’il est sûrement fermé. Je peste intérieurement contre lui car il n’a pas proposé de recharger mon portable dans sa maison.
À côté du bar, qui est effectivement fermé, une carte de la région est affichée sur un arrêt de bus. La route mène à Cueva del Hierro puis Beteta. Cette deuxième localité est sur l’itinéraire, d’après mes souvenirs.
Je roule à toute allure dans les longues descentes, ce qui me remplit de joie. Le panneau Beteta est en vue. Un hôtel borde la route et, de l’autre côté, des maisons sont regroupées. Je continue tout droit jusqu’à une station-service. Elle me fait penser à l’avant-poste de l’armée américaine avant le début du territoire indien, dans le film Danse avec les loups. C’est le dernier endroit où je peux me ravitailler avant de pénétrer dans l’immense parc naturel de la Serrania de Cuenca.
À l’intérieur, une femme, vêtue d’un gilet orange, sert deux hommes derrière le comptoir.
– « Est-ce que je peux prendre un café ?
– Oui, bien sûr. »
L’employée est très sympathique. Elle accepte que je recharge mon portable et ma batterie externe. « Il y a beaucoup de cyclistes qui viennent de la région et des étrangers aussi. » Ce n’est pas ce que j’ai observé. Je me repose, regarde à nouveau les informations télévisées et achète des provisions. Il me reste 110 km à parcourir aujourd’hui, dont une bonne partie dans la nature la plus sauvage. C’est parti !
Mon vélo sursaute sur les irrégularités du sentier forestier. Je sers les doigts sur mon guidon. Cette monture est fiable et robuste, et ses pneus sont presque increvables. Elle est plus confortable qu’un gravel étant donnée la position du guidon, qui permet de se tenir droit.

À un arrêt, je remarque que je ne roule pas sur le bon chemin. Ce n’est pas possible ! Je n’ai vu que très peu de croisements depuis Bateta. L’itinéraire exact est proche, mais je ne veux pas faire demi-tour pour ne pas monter la pente que je viens de descendre.
Komoot m’indique qu’ un sentier rejoint la piste, plus loin. Mes roues avancent avec difficultés sur le sol rocailleux et, dans les montées, je dois descendre à terre pour pousser ma monture car les pierres sont trop grosses.
À l’endroit où le sentier est censé partir vers la droite, il n’y a que de l’herbe. Je préfère donc ne pas quitter la piste. Elle s’éloigne de l’itinéraire officiel mais rejoint une route asphaltée. J’en ai marre des chemins de terre rocailleux difficilement praticables.
Encore 10 km à parcourir sous le soleil jusqu’à la route. Le sol est rude et les montées abruptes. Je descends et force sur mes bras et cuisses pour pousser mon vélo. Soudain, je vois un petit arbuste à 20 m. C’est un objectif atteignable. Ne penser à rien d’autre qu’à lui, oublier le reste de la montée. Je baisse la tête et m’encourage à avancer, tout en levant la tête pour voir mon but. Objectif atteint !
Ensuite, c’est un arbre aux branches abîmées qui attire mon regard. Cet objectif m’incite à pousser sans réfléchir. Je continue de la sorte pendant plusieurs centaines de mètres. La souffrance psychologique est moins forte en franchissant les montées ainsi.
Je suis épuisé. Est-ce que j’arriverai à atteindre Teruel à temps ?
Toujours aucune présence humaine. Dans les montées, j’admire les montagnes boisées de la Serrania de Cuenca et des plantes poussant au bord du chemin, qui dégagent un parfum délicieux. Je crois sentir du thym.
Soudain, la route pour voitures apparaît, plus bas. Une moto roule dessus. Après avoir roulé sans croiser personne, voir un être humain me procure une sensation bizarre. En arrivant à l’endroit où le chemin se termine, je découvre un refuge. Je vais m’asseoir pour déjeuner sur une table. Je suis ravi de faire cette pause entouré d’arbustes, en toute quiétude, Je recharge mes batteries physiques et je réponds aux messages de mes proches sur WhatsApp.

Ensuite, tout va très vite. La route goudronnée est en pente descendante. Je traverse deux villages puis rejoins l’itinéraire officiel des Montañas Vacías. Ce dernier emprunte une route pour voitures jusqu’à Beamud, qui marque la fin de la Serrania de Cuenca.
Comme dans de nombreuses localités, il n’y a personne dans les rues et le bar est fermé. À la sortie du village, je sens des gouttes d’eau sur mes bras. La pluie s’intensifie. Je me mets à couvert sous un gros arbre au bord de la route. Soudain, j’entends l’orage gronder.
Je me dépêche de revenir à Beamud, sous une pluie intense. Au fond d’une rue, une petite cabane en bois surmontée du mot « botiquin » apparaît. Je pousse la porte de la construction. Il n’y a rien, à part une petite table, et l’endroit est assez grand pour que je m’y allonge.
Cette cabane est miraculeuse. D’après Google Translate, un botiquin est un endroit où on stocke des médicaments, mais il n’y en a pas ici. Je décide de passer la nuit ici étant donné qu’il doit continuer à pleuvoir cette nuit.
Le soir, je sors pique-niquer sur une petite place. Il n’y toujours personne dans les parages, ce qui crée une atmosphère triste. J’aurais aimé faire des courses, ne serait-ce que pour soutenir les commerçants, mais il n’y a pas d’épicerie.
De la Serrania de Cuenca au pico Javalambre : dépasser ses limites
À 7h, je suis déjà en selle. Étant donné qu’il doit pleuvoir la nuit suivante, mon objectif de la journée est d’atteindre un refuge, plus précisément celui portant le nom de Collado del Buey, à environ 130 km d’ici.
Sur la route asphaltée qui monte, j’entends seulement des oiseaux et, de temps en temps, le bruit d’une voiture. Quelle joie de rouler le matin sous le soleil ! À Huerta del Marquesado, une surprenante usine ou un entrepôt m’accueille vers 9h30. Des poids lourds sortent et rentrent de la grande structure.
Je cherche un bar où manger un bout. Un semble fermé et Google Maps me dit qu’il y en a un autre à côté. À l’intérieur, je trouve un homme et une femme au milieu des tables, sur lesquelles des chaises sont entreposées.
– « Nous fermons définitivement.
– Ah désolé. Le bar derrière est ouvert ?
– Non, il a aussi fermé. Le seul restant se trouve à l’entrée du village. »
Je fais une pause dans le bar situé en face de l’usine. Juste après être entré, un groupe d’ouvriers vêtus d’un gilet orange pénètrent à l’intérieur. Ils s’assoient et commandent des bières et sandwiches, pour leur asmuerzo. Pour ma part, je mange un sandwich au jambon et à la tomate, ainsi qu’un café et un jus d’orange, pendant que mon téléphone est en train de charger.
Je vois au mur des épées de torero et des affiches de corrida anciennes. Il y a aussi une photo encadrée de plusieurs personnes assises dans ce qui semble être une arène de corrida ou un stade de football. Elle doit dater des années 90. Ce sont sûrement les membres de la famille qui tient le bar. Une femme âgée en tenue de cuisinière sort de la cuisine de temps en temps, pour parler avec les deux serveurs, qui doivent être un père et son fils. Je quitte ce lieu sans chichi avec regret.
Une heure plus tard, je rejoins un autre village. Deux hommes discutent dans la rue.
– « Y’a-t-il un lieu où je peux acheter à manger ?
– Oui mais il est fermé. Ici ils te serviront des sandwiches. »
Je me retourne et vois un grand restaurant, derrière un parking. A l’intérieur, plusieurs têtes de cerfs empaillés ainsi que de nombreuses affiches de corrida font partie de la décoration. Je suis dans l’Espagne profonde et rurale.
Je mange à nouveau car je ne sais pas quand un autre village apparaîtra. Cette fois, ce sont des huevos, du poulet et des frites. Même si je suis végétarien, je m’autorise à manger de la viande durant ce voyage pour profiter de la cuisine espagnole. La sympathique serveuse me prépare un sandwich à la tortilla et une banane à emporter. D’après elle, les cyclistes sont plus nombreux lors des ponts de mai, qui commencent demain avec le 1er mai.
Ensuite, je ne vois personne et ne traverse aucun village pendant plusieurs dizaines de kilomètres. Différentes espèces de pins recouvrent les montagnes. J’essaie de profiter du moment en me disant que j’ai de la chance de pouvoir voir cela. De plus, je sens, en voyant les panneaux d’information dans les diverses zones naturelles protégées, une volonté de préserver ces lieux et de bien accueillir les touristes.
Les gens qui habitent dans cette région rude et isolée montrent qu’une vie différente est possible. Ils vivent à la marge de ce que la société tend à nous proposer. Ce sont des résistants en quelque sorte. Par ailleurs, je trouve que les habitants rencontrés sont directs et rudes, tout en étant sympathiques.
Je roule désormais sur des chemins de terre. Dans les descentes, je pédale fort et fais attention à ne pas glisser sur les pierres. Je découvre avec surprise un beau renard se déplacer au milieu des arbres. Il ressemble à l’image que j’ai de cet animal : petit, roux et avec une queue épaisse.
Une route asphaltée me mène jusqu’à un magnifique village accroché à flanc de montagne. Dans les escaliers, il faut descendre de vélo. Sur la place de la mairie de Castielfabib, baignée par le soleil, je vois une pancarte « Tienda ». Le magasin est fermé mais un monsieur rentre à l’intérieur, accueilli par le vendeur. « Prends ce que tu veux », me dit ce dernier en me voyant devant la porte. Ouf ! J’achète des lentilles en conserve, du pain de mie, des pommes et des biscuits.
À Torrebaja, je fais un point sur le trajet restant à parcourir. D’après Google Maps, il faut compter 3h jusqu’au refuge. Il est 17h et la tombée de la nuit a lieu vers 21h30. Cependant, la carte Komoot m’indique qu’une longue montée abrupte débute et Google Maps ne prend pas en compte le fait que je transporte au moins 30 kg de bagages.
Le chemin rocailleux serpente dans les montagnes. À nouveau, je dis à voix haute les noms des arbres que je vois au bord de la piste, pour ne pas penser à la montée. Après une heure dans cette montée, je me repose pour boire et manger des figolus. Je fais attention à ne boire qu’une ou deux gorgées car il ne me reste plus que 750 mL et il n’y a presque aucune chance de trouver une fontaine dans cette zone isolée.
Je ne suis pas sûr d’arriver avant la nuit. Si la nuit me cueille avant l’arrivée au refuge, je pourrais monter ma tente.
En prenant de la hauteur, j’admire les montagnes environnantes, dont certaines sont de couleur ocre. Dans les pentes ardues, gravies à faible allure, je remercie mes amis à Bordeaux à voix haute pour ce qu’ils sont. Après avoir roulé sous le soleil sur la piste inconfortable et hétérogène bordée par des amandiers, je rejoins un chemin de terre moins rude, dans le parc naturel de la Puebla de San Miguel. Maps m’annonce une arrivée dans une heure.
Les dernières montées semblent interminables alors qu’elles ne doivent pas mesurer plus de 200 m. Je sens mon regard se troubler et mes forces me manquer. « Reste lucide, prends ton temps, ne t’épuise pas ». Je baisse la tête.
Au bout d’une portion couverte de grosses pierres, pendant laquelle je pose le pied à terre, je vois un panneau en bois : « Refugio Collado del Buey ».
Une bâtisse apparaît dans une zone sans arbres. Quelle joie et quelle fierté ! J’essaie d’envoyer un selfie à Pepe, qui m’avait conseillé ce refuge, mais je ne peux pas car il n’y a pas de réseau.

Le refuge est petit, beau et propre. Il est interdit d’y faire du feu. J’ai seulement la force d’étendre mon tapis de sol et mon sac de couchage, puis de manger le sandwich et la banane devant les dernières lueurs du jour. J’ai rarement autant puisé dans mes réserves physiques.
Je sors dehors quelques minutes après m’être couché car je dois être trop excité pour dormir. En levant la tête, je vois les étoiles, nombreuses et qui ont un aspect beaucoup plus gros et brillant qu’en ville. Elles ont l’air très proches. « La nature est belle » sont les seuls mots qui me viennent à l’esprit.
Le lendemain matin, je m’offre le luxe d’une grasse matinée, car mon étape de la journée est courte. Il n’a finalement pas plu pendant la nuit. Le refuge est posé au milieu d’une végétation inhabituelle déjà vue le premier jour de mon périple : de petits arbustes formant des tâches vertes.
Allongé sur mon matelas, je lis le registre contenant les textes écrits par des gens qui sont passés ici. Ce sont pour la plupart des randonneurs espagnols. Ils racontent leur aventure et laissent des mots de remerciement. J’écris quelques lignes dans ce « livre d’or ».
Le premier objectif de la journée est le pico Javalambre, à 2 020 m, soit 300 m plus haut. Tout au long de l’ascension, les coussins verts couvrent le sol autour de la piste. Cette dernière est rocailleuse et rude. La fraîcheur due à l’altitude se fait sentir et le décor me fait penser à la lune.
Dans les descentes, mon vélo sursaute sur les grosses pierres. Des rivets de ma petite sacoche de porte-bagages se sont arrachés sous son poids, mais le bagage ne cède pas.
Soudain, j’aperçois une antenne rouge et blanche, le pico Javalambre. Je ne m’arrête pas pour pique-niquer comme je l’avais prévu car le lieu est balayé par un vent fort et parce qu’il fait froid. Après avoir parcouru 130 km hier, franchir ce col m’a semblé facile. Le corps humain est fantastique. Il peut s’adapter et accomplir des choses qu’on n’imaginait pas.

Du pico Javalambre à Teruel : un retour dans l’agitation urbaine difficile
Une longue descente commence. Certaines sections sont recouvertes d’asphalte. Je suis ravi de reposer mes cuisses. C’est ma concentration, pour ne pas tomber, qui travaille le plus.
Lors d’un arrêt, je branche ma batterie externe mais à nouveau, rien ne se passe. Pourtant, je l’avais rechargée à la station-service. Il ne me reste plus que 10 % de batterie sur mon portable. Cet équipement est nul ! Je me plaindrai à la Fnac.
Par conséquent, je n’ai plus accès à la carte. Cela pose problème dans les environs de La Puebla de Valverde, le dernier village avant Teruel, où je veux faire une pause. Dans une zone au bord d’une autoroute, j’aborde un passant.
– « Où est La Puebla de Valverde ?
– C’est ici !
– Où est-ce que je peux manger ?
– À l’aire de services, juste là. Il y a un bon restaurant à prix raisonnable. D’où es-tu ?
– De France.
– Ah la France ! Ce que j’aime chez les Français, c’est qu’ils sont fiers de leurs produits et de leur culture. En Espagne, on n’est pas assez bon à ça. 95 % des gens sont bons, mais les politiques ne font rien. »
Je ne comprends pas ce à quoi il fait référence mais acquiesce. Je ne suis pas son conseil et traverse l’autoroute pour rejoindre le centre du village. Un regroupement bloque l’accès à la rue principale et de la musique forte sort d’un haut-parleur. Je me faufile entre les groupes de gens qui ont presque tous une bière à la main. Ils ont l’air contents d’être là. Cette fête doit être une tradition du 1er mai.
Deux habitants me conseillent la Taberna de Amparo. Le son de la musique venant de la rue et les conversations dans le restaurant me gênent car je me suis habitué au silence des montagnes. Cependant, je suis ravi de me reposer, de manger un bon repas et de recharger mon portable dans ce lieu chaleureux. On me sert des patatas bravas et un torrezno, un plat typique de l’Aragon, composé de lard fumé très salé, accompagné de tomates. Une tarte au fromage délicieuse conclut mon repas.

La dernière étape fait 160 km et prévoit un col de plus de 2 000 m. Or je veux passer l’après-midi à Teruel demain pour visiter la ville et écrire des cartes postales, avant de monter dans mon bus, à minuit.
Par conséquent, je décide de rejoindre ma destination demain matin en empruntant un raccourci sur la voie verte de los Ojos Negros, sur 30 km. J’aurai donc roulé moins de 600 km mais j’aurais pu parcourir l’itinéraire complet avec un jour de plus. Une cycliste française, dont j’avais lu le récit dans les Montañas Vacías, avait terminé le trajet en 8 jours.
Ma journée de vélo est finie. Le seul impératif est de trouver un lieu pour dormir. Je vais d’abord m’abriter de la pluie sous le porche d’une église, où je m’assieds par terre pour lire 24h dans la vie d’une femme de Stefan Zweig. Cela me fait plaisir car j’ai peu lu depuis le début de mon voyage à cause de la fatigue.
Cependant, une sensation de tristesse m’envahit. Elle est dûe à la pluie qui tombe, à l’absence de gens dans les rues et au fait que je ne suis plus dans la nature. Même s’il est prévu que la pluie cesse à 22h, je préfère ne pas prendre le risque de me prendre une douche sous la tente en pleine nuit.
À la sortie du village, je vois une bâtisse coincée entre une voie ferrée et un chantier. La maison est abandonnée mais sa petite terrasse est ouverte. Il y a juste la place pour m’allonger ici, en déplaçant la chose qui doit être une couverture ou une protection pour travaux.
La nuit est difficile car l’endroit ne sent pas bon et que j’ai froid à cause du courant d’air qui passe sur la terrasse. De plus, les lumières du village me dérangent. Ne pouvant dormir, je regarde des vidéos inutiles sur mon téléphone. Quand je me réveille, bizarrement, je n’ai pas froid et ai du mal à sortir de mon sac de couchage.
La voie verte de los Ojos Negros est lisse et plate. J’admire le ciel nuageux et le brouillard, qui forment un décor très charmant. Soudain, je vois une biche sautiller. Elle disparaît, puis 3 ou 4 autres apparaissent et avancent dans la même direction que moi. Je les poursuis, tout en les filmant, jusqu’à ce qu’elles ne soient pas plus visibles.

Pour profiter des derniers moments dans la nature, je ralentis et observe ce qui m’entoure. Par ailleurs, je télécharge une application de reconnaissance de végétaux et m’arrête pour identifier des plantes ainsi que des pins au bord du chemin.
Je roule désormais sur une sublime terre ocre. Des deux côtés de la piste, de petits reliefs forment un canyon. Il me semble que je suis dans la zone aux montagnes plissées aperçue le 1er jour.
Vers 9h, me voilà à Terruel, sur la Plaza del Torico. Je vais dans un café pour me reposer et écrire sur la journée de la veille dans mon carnet. Je suis fier de ce que j’ai accompli, mais j’aurais aimé avoir un jour de plus pour découvrir la dernière partie des Montañas Vacías et profiter encore de la nature.
Et vous, êtes-vous déjà parti à vélo dans les Montañas Vacías ? Si c’est le cas, quel souvenir gardez-vous de ce voyage ? Si vous pensez à faire ce voyage, voulez-vous partir seul ou à plusieurs ? Dites-le en commentaires !



